C'est l'écrivain Philippe Besson qui reprend en cette rentrée le volant de l'émission culte « Paris dernière ». Retour sur quinze ans de virées nocturnes.
1995. Thierry Ardisson
Son truc en plus. Créateur du concept, c'est lui qui a lancé sur la petite chaîne parisienne Paris Première cette plongée nocturne, déambulatoire et filmée en caméra subjective dans les tréfonds underground de la capitale, posant, en deux saisons, les bases de ce qui deviendra la meilleure émission du PAF. Morceau de bravoure : Une interview éthylique du Professeur Choron dans les locaux de Hara-Kiri où ce dernier, entre rire, provoc' et mélancolie exhibe son appendice viril et évoque son premier amour en Indochine largué à coups de poing. Instantanément culte. http://www.dailymotion.com/video/xbjxjd … ere_webcam
1997. Frédéric Taddeï
Son truc en plus. Intello et dandy, Taddeï écume durant neuf ans les lieux les plus hot de Paris et repousse le concept de programme télé in situ en pur trip cathodique cocaïné. "Depuis, je ne l'ai jamais regardé, nous avoue-t-il. C'est comme quitter une femme que vous aimez encore un peu. Voir le mec qui se roule dans votre lit est insupportable." Morceau de bravoure : Une fête chez les parents de journaliste du Figaro Jérôme Béglé, où se croisent Daphné Roulier, Stéphane Bern, Patrick Besson, ou encore feu Filip des 2be3 copain comme cochon avec l'écrivain Marc-Edouard Nabe.
Son truc en plus. Ex chroniqueur à "Clair +", Xavier troque la mythique Volvo 1800 S de l'animateur de "ce soir (ou jamais !)" pour une peugeot 404 cabriolet et opte pour une approche moins cérébrale. Les audiences déclinent, l'émission se délocalise à Pékin, Miami ou encore Le Cap sans jamais parvenir à transcender l'héritage de l'époque Taddeï. Morceau de bravoure : Le cuting à rebours des délires conspirationnistes de Marion Cotillard. "J'ai le sentiment de ne pas avoir encore fait le tour de l'émission..." nous confiait récemment, Xavier qui, finalement, ira sur M6 présenter le JT. http://www.youtube.com/watch#!v=B_MvLot … re=related
2010. Philippe Besson
Son truc en plus. Choisi par Paris Première où il officiait comme chroniqueur à "Ça balance à Paris", l'écrivain Philippe Besson à la lourde tâche de réinjecter un peu d'âme dans une émission en pilotage automatique. "L'enchaînement des rencontres est un peu mécanique" admet-il Morceau de bravoure : Ex-bras droit de Laurence Parisot et ex-soutien de Ségolène Royale, notre nouvel intervieweur évoque l'idée de partir à la rencontre du peuple des transformistes... A suivre
Bel effort de la revue Éléments qui publie une page de bonne tenue sur l'Homme qui arrêta d'écrire. On regrettera toutefois que l'auteur ne commence à parler du livre que dans le dernier tiers de l'article et que sa réflexion, ambitieuse par ailleurs, nous laisse sur notre faim concernant certains points qui auraient mérités d'être approfondis : "Et surtout de Dante." Oui, mais encore ?
Marc-Édouard Nabe écrivain néoplatonicien ?
Né à Marseille en 1958, fils du célèbre chansonnier et talentueux clarinettiste de jazz Marcel Zanini, Marc-Edouard Nabe n’est pas un écrivain maudit. C’est un écrivain mal-aimé et souvent mal-apprécié, gourou malgré lui d’une colonie de mainates poussifs, objet des paraphrases sèches et tatillonnes de bourgeois colériques et, enfin, vilain canard des gens de lettres et d’une kyrielle d’inquisiteurs antiracistes. Tous l’admirent ou le détestent peu ou prou pour une seule et même raison de principe : ses idées et la manière tapageuse avec laquelle il a pu les exprimer.
Une interview de plus dans laquelle Nabe sert de prétexte pour passer Frédéric Taddeï à la question. Ça devient un running gag. Après le crétin Victor Robert sur Canal +, après Iannis Pledel et Oliver Bailly qui remettent ça sur Agoravox, cette fois c'est au tour de Serge Kaganski et Jean-Marc Lalanne des Inrockuptibles. Avec ces deux lourdauds, tout est très simple : si Taddeï se permet d'interviewer des contestataires qui ne l'ont jamais été par eux, c'est forcément qu'ils sont de droite. Les Inrockuptibles ne sont pasun magazine mais un distributeur officiel de certificats de gauchitude. CQFD.
[...]
Serge Kaganski et Jean-Marc Lalanne : Quand vous invitez des gens comme Alain Soral ou Marc-Édouard Nabe, avez-vous conscience de l'irritation extrême que cela peut provoquer ?
Frédéric Taddeï : Vous voulez que je vous dresse la liste de tous ceux qui irritent quelqu'un ? En sortant de l'émission avec Alain Badiou, Alain Finkielkraut m'a dit que c'était la meilleure émission de télé qu'il ait jamais faite. Finkielkraut est une personne extrêmement controversée. À chaque fopis que je l'invite, il choque beaucoup de gens. Yann Moix a comparé la flotille arraisonnée au large de Gaza à des kamikazes humanitaires. Élisabeth Lévy aussi heurte beaucoup de monde. Guy Millière, le plus néoconservateur des intellectuels français, a irrité énormément de gens, etc. : Je suis le seul à inviter des contestataires : ce ne sont pas des illuminés, ils représentent des pans de l'opinion.
Serge Kaganski et Jean-Marc Lalanne : Vos contestataires sont souvent des gens de droite.
Robert Ménard : Vous avez écrit dans La Vérité, le journal de Marc-Édouard Nabe. Avez-vous aimé cette activité de chroniqueur ?
Carlos : La mouvance trotskiste-CIA a réussi à faire fermer le mensuel La Vérité après quatre numéros. Cela ne m'empêche pas de continuer à commenter l'actualité ailleurs, et au génial Marc-Édouard Nabe de publier en auto-édition « Internet » (une première) son vingt-huitième livre. J'ai commencé à écrire des « chroniques » politiques dans le journal de mon lycée, à Caracas, en 1964.
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Encadré :
« L'Homme qui arrêta d'écrire »
Ami de longue date de Carlos avec qui il entretient une correspondance suivie, l'écrivain et peintre Marc-Édouard Nabe a accepté d'illustrer cette interview. Merci à lui. Il vient de publier « L'Homme qui arrêta d'écrire », qu'il achoisi de ne pas distribuer en librairies, mais que l'on peut commander directement auprès de l'auteur : www.marcedouardnabe.com
Nous lui dédions donc cet extrait de L'Homme qui arrêta d'écrirequ'il pourra désormais lire et relire sans bourse délier :
Tout à coup, on entend un rire sonore, quelque chose comme l'exclamation mêlée de fausse joie et de terreur d'une tantouze préhistorique face à un mammouth...C'est Ariel Wisman qui vient de voir que Pat est là. Wisman, le chroniqueur, journaliste, animateur, ambianceur, on ne sait plus ce qu'il ne fait pas dans cette époque où il est si bien. Quand Pat voit Ariel, il se lève et lui tombe dans les bras. Ils s'embrassent sur les joues et même aussi un peu dans le cou. - Toi, là, toi là. - Toi là, matelas ! Rigole Ariel d'un rire grave et gras. Wisman a toujours été habillé comme un dandy décalé au bord du pédé, mais là il s'est lâché encore plus qu'à la télé où quotidiennement il propage sa propagande de branchitude orientée, déversant sous couvert d'ironie chic la sempiternelle culture « postmoderne » d'un très haut niveau de mauvais goût et d'escroquerie assumée...Un petit chapeau en cuir sur le crâne et un gilet en laine à rayures et à carreaux mélangés rose sans manche sur une chemise mauve et bleue à pois je crois. Et bien sûr une petite cravate zébrée nouée de façon vulgairement classe, je dirais. Le voilà fin prêt pour ambiancer. Il est trop content de voir son ami Pat. Il lui chatouille la bourse à frange de devant. - Tu fais encore le dj ? Lui demande celui-ci. - Ouais, de temps en temps, quand mes cours m'en laissent le temps. - Toujours tes leçons de Talmud ? - Non, maintenant je fais du krav maga, quatre fois par semaine. Wisman est un ascète de la perversion. Séducteur d'abrutis en mal de fausse fantaisie, il ne pense qu'à injecter le mal tant qu'il peut dans les esprits faibles qui se laissent charmer par son allure de quadragénaire faussement cool, soi-disant au parfum de tout ce qui est nouveau ou original, alors que c'est tout ce qui pue le toc, la vieillerie yankee année 50 rafistolée et le mainstream occidentaliste...Si encore il séduisait pour son propre compte, pour baiser des filles ou prendre son pied personnel, mais non, il se croit investi d'une mission : servir par tout les moyens le Grand Spectacle décadent et décomplexé. - Ariel, Ariel! C'est Yann Cé qui l'appelle, Wisman s'en va.
Avez-vous pris connaissance des lignes acerbes qui vous sont consacrées dans le dernier livre de Marc-Édouard Nabe ? Non, et je pense que Nabe est un non-évènement. Un écrivain sans intérêt, enfermé dans une posture d'adolescent rebelle. Ce qui me dérange le plus, c'est l'engouement qu'a suscité la sortie de son dernier roman, notamment la couverture du magazine Chronic'art, figurant Nabe en train de brûler un livre de Sollers. Vraiment, ça craint ! D'ailleurs, ils ont l'air assez incultes dans ce magazine. Je pense que les échanges intellectuels doivent-être imprégnés de courtoisie. C'est une règle créative indispensable, qui doit dépasser la colère brute et la décompensation. Le principe de politiquement correct est une contrainte qui doit être respectée.
En parlant de Nabe, vous avez connu Alain Soral ? Oui, il y a très longtemps, quand il était branché, il nous suivait dans nos fêtes, mais très vite on s'est détaché de lui : il était hypermacho avec les femmes, ce n'est pas quelqu'un de très raffiné. Après, comme on le sait, il a viré à l'extrême droite.
Une vraie névrose ! Le complexe que Pierre Marcelle nourrit étrangement vis à vis de Marc-Édouard Nabe ne date pas d'hier. Le Journal Intime garde les traces de cette rencontre des années 80 dans les locaux du Dilettante, où Marcelle le trotskyste perdant subitement ses nerfs veut sortir casser la gueule à Nabe juste parce qu'il a entendu dire qu'il était fasciste, à la stupeur effondrée des gens présents. En 1998, Marcelle s'y remettait à l'écrit dans une chronique de Je suis mort où on le sentait déjà déchiré entre sa perception insupportable du talent de Nabe et la haine viscérale que celui-ci suscite en lui. Mais quand Marcelle, qui n'a jamais réussi à aller plus loin que se faire éditer chez Fayard, doit parler de Nabe c'est toujours la haine qui gagne. Merci donc à Libération d'avoir avant l'article annoncé de façon neutre sinon bienviellante (voir l'encart ci-dessous), publié le passionnant Podcast de la conférence de presse qui l'a précédé. L'article de Pierre Marcelle n'est pas très intéressant en soi. Accumulant les erreurs et les approximations, l'auteur n'a pas l'air d'avoir compris grand chose à l'anti-édition dont il parle. Il est heureux comme un gamin qui aurait coincé son prof, d'avoir cru trouver une coquille p. 596. Après la 3ème édition le livre, infiniment relu et poli, contient peut-être encore une seule coquile, qui sait ? Toutefois, au risque de créer une déception, nous devons signaler que ce "j'ai acquéri" de la page 596 n'en est pas une, mais une erreur volontaire dans la bouche du personnage d'Alain Delons. Tout ça pour ça si ce n'était tout ça pour pire. L'article étale avec condescendance et une certaine aigreur une analyse pyschologique de pacotille où Pierre Marcelle parlant de complexe donne la mesure marcellienne de la souffrance nabienne présente ou absente on ne sait plus trop. Pierre Marcelle se laissant totalement rattrapper par lui-même jusqu'à atteindre, sans complexe bien sûr, l'abject quand il regrette que Nabe ne soit pas allé jusqu'au bout en imitant le suicide de Kurt Cobain ! Non, l'article ne prend toute sa dimension qu'à la lumière du Podcast qui l'accompagne où Pierre Marcelle ne peut pas s'empêcher de dire le bien de ce livre "touchant" dont il ne pourra pas s'empêcher de dire le contraire à l'écrit. Comment transformer la moindre parcelle d'admiration en mépris. Une leçon de journalisme !Les différences entre la préparation du texte et le résultat valent tous les jeux des 7 erreurs. Nous vous laissons le soin de les examiner.
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Un bouche-à-oreille discret, à l’instar de ces «affiches tracts» par quoi ponctuellement notre auteur, sur les murs de la ville, se rappelle à notre bon souvenir, nous l’avait fait savoir : Marc-Edouard Nabe récidivait. L’autoproclamé écrivain maudit et maudit polygraphe moins haï qu’il le voudrait, publiait cet hiver son vingt-huitième opus, «roman» normalement intitulé l’Homme qui arrêta d’écrire. Aussi bien, ses lecteurs fidèles y retrouveront-ils la musique à la fois dérisoire (Nabe n’est pas un styliste) et tonitruante (Nabe est plus courageux que suicidaire) de son Journal qu’il affirme avoir brûlé après quatre tomes édités ; parce que les éditeurs sont pleutres, parce que les critiques sont veules, parce que les gens, «Quels sales types, les gens !» comme disait notre cher Alphonse Allais, parce que, parce que…
Frusques. Ayant pris la mesure de la détestation qu’il inspira après qu’une méchante querelle, vieille déjà d’un quart de siècle, l’eut habillé pour l’éternité en cryptofasciste admirateur éperdu de Céline, de Bloy et de Rebatet, Nabe en a tiré les conséquences. Ecrasant le milieu d’un mépris un peu opportuniste, il continue de s’autoéditer («s’anti-éditer», dit-il) et, victime autopiloriée, s’autodistribue désormais chez des petits commerçants amis, amis d’amis ou amis d’amis d’amis, recensés sur les sites qu’il parraine. Ô site web, arme absolue des paranoïaques rigoureux, des francs-tireurs velléitaires et des gourous subtils… Là se proclame le génie du maître, et nous voilà dans notre sujet, car Nabe doit se mériter : après nous être cassé les dents sur une boucherie (fermée) voisine de l’avenue de l’Opéra, une boutique de frusques germanopratine (en rupture) et un restaurant corse du faubourg Saint-Honoré (débordé), nous pûmes acquérir le livre dans une pharmacie sise près de la place Beauvau.
Puissant pavé de quelque 700 pages, noir comme un deuil et frappé d’une élégante typo en rose et jaune, il n’affiche ni préface ni quatrième de couverture, mais une deuxième impression de 3 000 exemplaires et assez peu de coquilles pour faire sursauter, page 596, à un baroque «tout ce que j’ai acquéri». Du même ordre étourdi, quelques incohérences dans le déroulé narratif attestent que l’homme est un auteur pressé.
Un roman, donc, dont l’argument prétexte se résumerait dans ces termes : Nabe, narrateur, a décidé d’en finir avec l’écriture, son intime addiction («Quand on a été fabriqué pour ça…»). N’ayant proprement plus rien à foutre ni à en foutre, il va sortir et se faire plein de nouveaux amis qui vont illico l’aduler telle une cu-culte idole de variété disparue mais qui ne serait pas Kurt Cobain (lequel, comme on sait, appuya vraiment sur la détente), et le promener dans la modernité, cette tragédie mise à la portée des caniches.
La fugue s’entame assez drôlement à l’ANPE : «Je ne me voyais pas commencer ma première journée de non-écriture comme ça, mais plutôt en haut d’un rocher face à la mer déchaînée, en extase masochiste d’avoir renoncé romantiquement à livrer au monde mes superbes proses.» Elle durera une semaine, plaisamment qualifiée de «guerre des Six Jours», nous transportant tour à tour chez un geek qui adaptera l’Enfer de Dante en jeux vidéo pour enfiler des portes ouvertes à propos d’Internet, à la cinémathèque de Chaillot au soir de sa fermeture pour enfoncer des perles de «c’était mieux avant», au musée du Louvre pour s’amuser des hauts couturiers, au Palais de Tokyo pour gausser l’art contemporain, dans un palace pour dire du mal de Canal + et du bien de la télé-réalité, à la librairie Delamain pour éreinter les confrères, dans une conférence de rédaction pour flinguer des journalistes, au théâtre de la Colline pour vilipender le théâtre subventionné, place de la Bourse pour une manif vaguement écolo, dans une boîte à partouze peu bandative et autres lieux - hôtels, bars, restaurants - présumés emblématiques d’une branchouillerie dite «bobo» (ce mot !), avant une station dans le désabusement proustien des jardins Marigny. Elle s’achèvera dans le RER, au terme d’une promenade nocturne sur les Champs au bras d’une nouvelle amoureuse, laquelle, comme dans une longue fable à la morale bâclée, ressuscitera (trop) évidemment l’écriveur.
Pipoleries. Tout ça, tous ces lieux additionnés comme autant de prétextes à dropper du name en réglant des comptes, Nabe le narre en sollicitant souvenirs, pipoleries et Wikipédia (ainsi d’une si excessivement longue réfutation des thèses comploto-négationnistes relatives au 11 septembre 2001 qu’elle marque contre son camp). C’est tout à trac et en vrac touchant, puéril, radoteur, ragotant, foutraque, démagogique, complaisant, fainéant et gentil, avec de ci de là des fulgurances qui font fugitivement regretter ce qu’il en eût été si Nabe n’avait encore confondu le soufre qu’il sentit avec la souffrance qu’il croit ressentir. Qu’il croit, à sa décharge, sincèrement ressentir.
Retranscription de la conférence de Presse
XX : Après Y'a Pourquoi ça marche ? On l’a. Pierre, tu veux dire un mot ? Pierre Marcelle : Je sais pas si ça marche : c'est Nabe. C’est Marc-Édouard Nabe qui publie son vingt huitième en auto-édition, et surtout en auto-distribution. Y'a que comme le monde entier le déteste, il va au bout de sa ligne. Il rompt sur le mode, sur lequel il avait fait Je suis mort il y a quelques années. Là, il en en train de s'installer comme reclus, et comme modèle de reclus. C'est paradoxalement assez touchant. Y'a 694pages, enfin 687 foliotées. Y'a pas de quatrième de couverture. Y'a pas de préface. C'est un objet noir, très carré, très beau, avec une typo des lettres… Ça s'appelle L'Homme qui arrêta d'écrire.Naturellement, tu présumes qu'il n'arrêtera pas, même après celui-là. Ce qui est peut-être nouveau, c'est qu'on prend Nabe au premier jour de ce qu'il appellera - enfin de ce qu'une de ses héroïnes appellera - sa "Guerre des Six Jours". Comment on vit quand on arrête d'écrire ? Comme moi, Nabe, qui n'ait de raison d'exister que pour la Littérature, qui est un objet formidablement mythifié, mais ce n'est pas illégitime ça. Qu'est ce que c’est que le monde extérieur ? En fait, tu t'aperçois qu'il le connaît très bien. Et il va en six jours rencontrer des êtres, rencontrer une modernité qui va s'incarner dans des jeunes gens. Des jeunes gens, qui sont des geeks, qui sont des acteurs publics plus ou moins putassés par la télé, les médias. Il règle ses comptes avec tout le monde, mais bon c'est un peu redondant. Enfin, tous ses copains sont brûlés. Tous ses potes vont y passer. Tous les journalistes… Il les nomme, il change juste une lettre dans le patronyme pour des raisons j'imagine procédurières, procédurales. Et il va traverser, comme ça, une modernité contemporaine. Alors c’est en même temps passionnant, parce qu'il n'a pas les préjugés qu'on pourrait lui prêter - enfin c'est pas Finkie sur Internet qui pollue tout quoi – et de même tu t'aperçois qu'il s'est approprié ces trucs-là. Et c'est en même temps, ça sonne quand même quelque de chose de vieux, tu vois. A force d'anti-démagogie : affirmer qu'un jeune qui a tort sera toujours mieux qu'un vieux qui a raison. Là, à cet endroit tu vois que ça se mord un peu la queue, quoi. Je ne sais pas si ça fonctionne, ni pourquoi ça marche. Je pense quand même que ça fonctionne un peu, parce qu’en poussant à terme la logique de son truc. Qu’il s'auto-édite, c'est pas vraiment nouveau, il a beaucoup fait ça. Mais il s'auto-distribue maintenant. Tu as naturellement sur le site les lieux où tu peux trouver son ouvrage. Heureusement que j'ai une moto, sinon j'aurais renoncé tu vois. Je l'ai cherché dans une boutique de fringues à St Germain, ils l'avaient plus. Je l'ai cherché dans une boucherie au marché de St Germain, elle était fermée à cette heure-là. Je l'ai cherché dans un bistrot corse, qui m'a envoyé chier … XX : Et ce que ça se vend seulement en papier ou ça peut se télécharger sur Internet ? P.M. Non je pense que ça ne se vend qu'en papier. C'est la seconde édition que j'ai. Il a d'abord tiré à 1000 visiblement, il vient de retirer à 3000 là : donc ça doit marcher un peu quand même. Et puis, Nabe a un vrai fan club. Je veux dire un fan club un peu de paranoïaque - comme Camus - comme tous ces gens qui ont décidé qu'on veut les tuer, même métaphoriquement. Or ce qui est touchant, c'est que personne ne veut tuer Nabe… XX : D'accord. On va arrêter là, on va compléter après...
Trois textes évoquant Nabe ont été sélectionnés par Rock & Folk pour faire suite à son interview du numéro du mois précédent. Dont deux franchement hostiles alors qu'au moins un autre bien plus pertinent (le mien) à propos de cet interview leur avait été envoyé. Avec toujours cette touchante et systématique balourdise du rocker persuadé que tous ceux qui méprisent sa marotte sont forcément bourgeois. Le pompon revenant à Stéphane, symptomatique de ces quinquagénaire qui ont cru voir dans le rock la réponse aux complexes que leur avaient infligé les Dave et les Sheila de leurs parents. Réduisant l'étendard de leur rebellitude balisée à une question de de conflit de génération, ces demeurés en viennent à reprocher à Nabe d'avoir eu un père qui lorsqu'il était à New-York a économisé pendant quatre ans sur sa paye de quoi s'acheter une fois par semaine un des disques du jazz qui venait de sortir. Pas de bol non plus pour Stéphane avec ses exemples : c'est facile de trouver un look de cake à Marcel mais ça l'est moins de s'appercevoir que quand il passait chez Danièle Gilbert, c'était justement accompagné des rares jazzmen français qui swinguent, et même par Sam Woodyard. Allez après ça expliquer à ces grands naïfs que sainte Thérèse de l'enfant Jésus est infiniment plus "rock'n'roll" qu'eux...
Jazz fatwa
Dans un bel élan masochiste, vous avez donc demandé à Marc-Edouard Nabe de disserter en ce mois de mai sur la musique et, au passage, de répéter à quel point il méprisait celle qui vous (qui nous) tient tant à coeur. Ayant 50 ans passés, je peux dire que j'ai croisé un paquet de Réoctionnaires, de défenseurs du classique über alles ou de tenants du jazz only jazz, tribu à laquelle semble appartenir le rejeton de Marcel Zanini (on y reviendra forcément c'est trop énorme). Autant de musiques, autant de chapelles, pourrait-on dire. Nos fondamentalistes de tout poil envoient donc depuis toujours des fatwas à tour de bras et condamnant, en son temps, Stanley Kubrick à la damnation éternelle parce qu'il avait osé utiliser Schubert pour illustrer "Barry Lyndon" ou en nous expliquant, comme Mister Nabe, que les Beatles et les Stones, c'est quand même peau de balle comparé à Miles. Amen. Je suis fasciné par la fermeture d'esprit de ce genre d'attitude. Les musiques font appel à des niveaux de conscience différents. En deuil, j'ai écouté dix jours de suite Schubert et Mendelssohn. L'an dernier, de passage à New York, j'ai été subjugué par un concert de James Carter au Blue Note, accompagné à la batterie par le fabuleux Joey Baron qui semblait tout autant prendre son pied, un mois plus tard à Paris, à la Cité De La Musique, en accompagnant Marianne Faithfull. Nabe nous dit qu'il n'a jamais eu besoin d'acheter de disques, il avait tout à la maison. Bah c'est bien le problème, mon gars. Il y a un moment où on a le droit de s'éloigner des goûts de papa-maman. Herbie Hancock, c'est sublime, mais l'intro de "Brown Sugar", ça te fout une belle rage quand tu as quinze ans. Justement, quand j'avais quinze ans, j'attendais, avec impatience, Rock En Stock, émission mythique, en espérant fébrilement qu'elle existe encore le mois suivant et je pestais devant les merdes qu'on nous infligeait continuellement dans Midi Première, émission animée par la terrifiante Danièle Gilbert. On y voyait trop souvent papa Nabe, Marcel Zanini, au look de cake absolu, qui a formé le goût du petit Marc-Edouard. Surfant sur le merdissime "Tu Veux Ou Tu Veux Pas" (si ça, ça swingue, Marc-Edouard...), Papa Nabe venait nous interpréter quelques solos de clarinette, dégoûtant à tout jamais du jazz de milliers de gamins déjà traumatisés par Sheila, Dave, j'en passe et des plus nazes... Pour s'ériger en détenteur du bon goût absolu, encore faut-il ne pas avoir de casier, Mister Nabe... Que vous vous gaussiez (avec papa) de Mick et John, pourquoi pas, mais encore faudrait-il que vous ayez beaucoup mieux en magasin. Un dernier point, tu sembles rêver d'un pillage en règle des Champs-Elysées, bon, why not.. Demande donc à deux ou trois de ces jeunes de faire un détour par ton salon pour y brûler tes livres, briser tes disque_ et déchirer ta jolie photo de sainte Thérèse (on rêve) et tu verras : toi aussi tu es un bourgeois et un fameux, encore. STEPHANE (courriel)
Pour qui se prend-il ?
Pour qui se prend-il, ce petit bourgeois de merde, pour insulter le rock ainsi ? Sachez, Mr Marc-Edouard Nabe, qu'au vu des rockers, vous n'êtes rien, rien qu'un minable écrivain. Etre rock'n'roll en 2010, c'est simplement cracher sur les nabots de votre espèce. Longue vie à Rock&Folk. SERA (courriel)
Fucking enthousiasme
Hé hé ! On sentait bien, depuis mars, l'affaire reprendre au journal. Avec pour seul concurrent elle-même, l'équipe Rock&Folk se prend en pleine poire, mois après mois, la tâche irritante de ne pas l'oublier. La Discothèque Idéale avait redémarré depuis un moment. Eudeline le survivant redevenait consistant. Les photos d'archive nous parvenaient pleine page (croyez-moi, vous êtes les seuls), chacun s'énervait pour nous servir le meilleur : les articles, sur l'indécent récent ou les vieux éternels, sont bien ceux de journalistes fouilleurs, concernés, généreux. La chronique blues m'excite, celle du hard, bordel, me fucking enthousiasme. Et puis, l'entrevue de Marc-Edouard Nabe, délicieuse et riche. Avant décembre, vous nous aurez eu Dieudonné et Zemmour ? RK (courriel)
Entre un article pas inintéressant mais scolaire de Raphaël Juldé (qui aurait au moins pu ne pas passer sous silence sa propre expérience de diariste puisqu'il y donne du "nous"), un tissu d'inepties de plus de Cormary (selon qui Nabe aurait arrêté d'écrire son journal quand il devint père) et une pertinente chronique de L'Homme qui arrêta d'écrire par Ludovic Maubreuil, lequel de ces trois texte Joseph Vebret, directeur éditorial du Magazine des livres, aura-t'il choisi de tronquer ?
Réponse ci-dessous.
Journaux d'écrivains de moins en moins intimes
Par Raphaël Juldé
Du jour où le diariste s'est mis à songer, au cours même de leur rédaction, à la postérité possible de ses carnets intimes, le journal est devenu problème, ou tout du moins sujet de débat « Il faut écrire pour soi, affirmait Ionesco, c'est ainsi que l'on peut arriver aux autres (1). » Mais dans le cadre d'un journal, si l'on présage déjà de ses lecteurs futurs, écrit-on encore pour soi ? La perspective d'étre lu, le regard desautres, ne viennent-ils pas altérer la sincérité, dévier la spontanéité ? La part de l'intime ne se réduit-elle pas comme peau de chagrin à mesure que la date de publication du journal se rapproche de l'époque de sa rédaction ?
Loin de nous la prétention de répondre à ces questions puisque ces questions sont exactement l'enjeu du journal et de son auteur. Si l'on tient un journal, et un journal intime, il semble naturel d'y écrire toute la vérité, d'y exposer les mouvements de sa pensée et les petits faits du quotidien sans censure ni tabou. Le diariste se doit de rechercher sans cesse l'honnêteté absolue : son défi, c'est de traquer sans répit la partie la plus profonde de de son intimité, quand bien même son journal serait lu en temps réel. Mais la vérité est la planète la plus éloignée du système solaire : Ca aura beau s'en approcher avec la meilleure volonté qui soit, on en sera toujours à des milliers d'années-lumière. L'humilité du diariste, c'est de s'en contenter. Il existe des journaux de toutes sortes : certains auteurs vont très loin dans l'analyse de leur moi intime, d'autres savent rendre à la perfection les mouvements de leur époque, certains n'épargnent ni les proches ni eux-mêmes... Chacun de ces diaristes se forge sa propre idée de ce que doit être son journal : laboratoire d'écriture, épanchement quotidien, miroir d'une âme - chacun se forge sa propre idée de la « vérité » du journal intime.
Paul Léautaud considérait que c'était par la spontanéité de l'écriture, le premier jet sans correction ni refonte, qu'il touchait à cet idéal du vrai. « Quand donc pourrai-je oublier la « rhétorique » et ne plus faire malgré moi des phrases (2) ? »
Le journal intime de Marc-Édouard Nabe, au contraire, est d'un style très appliqué, chaque entrée pouvant presque se lire comme une nouvelle, une critique littéraire ou artistique... Chacun a sa propre conception du journal intime, et chacun pense que c'est la bonne. Et à chaque fois, c'est sans doute la bonne : ce genre littéraire est beaucoup moins figé qu'on ne le croit.
[...]
Des éditions épurées
[...]
Si le journal intime est le lieu du « premier jet », d'une écriture qui ne se soucie pas de plaire, ou qui ne devrait pas s'en soucier, puisqu'elle ne s'adresse à aucun lecteur, sa publication a d'abord été vouée aux modifications, aux améliorations - finalement, le fantasme d'un journal intime publié in extenso, dans sa vérité première, est très récent, et assumé par des écrivains comme Gabriel Matzneff, Marc-Édouard Nabe ou Renaud Camus...
[...]
Le journal-feuilleton
[...]
Le journal publié en feuilleton, sans devenir tout à fait une tendance, finit par faire quelques émules : on peut songer au Temps immobile de Claude Mauriac, au Journal de Julien Green, à celui de Charles Juliet, et bien sûr à ceux de Gabriel Matzneff, de Marc-Édouard Nabeet de Renaud Camus.
[...]
Figer le temps
Les écrivains ne font pas seulement de leurs carnets des confidents, mais un miroir sans indulgence où se reflètent leurs doutes et leurs réussites, un instantané du quotidien qu'ils pourront retrouver, avec plus ou moins de bonheur, des années après. « Parfois je me dis que le journal c'est mon portrait de Dorian Gray », avait déclaré Nabe lors d'un entretien radiophonique en 1994...
[...]
Marc-Édouard Nabe ne s'en cachait pas : « Le Journal me bouffe. Je veux arrêter avant de me voir vivre moins de choses pour ne pas avoir à les écrire (17). » C'est ainsi qu'après avoir publié près de quatre mille pages de journal intime qui n'embrassaient qu'une période de huit ans, il s'est résolu à brûler les dix dernières années de ses cahiers qui n'avaient pas encore été livrées au public... et même cet autodafé n'a pu se faire sans donner naissance à un monstre : un roman magnifique de huit cents pages, Alain Zannini, paru en 2002. La fumée du brasier génère encore de l'écrit.
Raccourcir le temps
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Renaud Camus, quant à lui, essaie comme Léon Bloy de ne pas laisser s'écouler trop d'années entre les faits et la parution du journal qui les relate. Un tel choix ne va évidemment pas sans risque : inutile de rappeler la ridicule polémique qui a suivi la publication de La Campagne de France il y a dix ans... Marc-Édouard Nabe, lui, veillait à ce qu'un dizaine d'années se soient écoulées avant que ne paraisent ses journaux : « le temps d'une prescription » ! La précaution, qui n'allait d'ailleurs pas sans quelque goüt de la provocation, était judicieuse, Nabe prenant un malin plaisir à nommer précisément chaque individu dont il parlait, et à les joindre à un index monumental qui tenait à la fois de la liste des opposants au régime nabien et du bottin mondain...
À un journaliste qui lui demandait en 1994 s'il comptait rattraper le retard, diminuer le décalage qui séparait le dernier jour écrit de la publication en volume, Nabe avait répondu : « C'est une sorte de fantasme. D'ailleurs ce n'est pas moi qui l'ai, d'autres personnes l'ont pour moi, mais je ne pense pas... A moins de publier son journal intime dans un journal quotidien, ce qui serait, pourquoi pas, une expérience intéressante pendant un temps, et qui permettrait d'ailleurs d'écrire sur ça dans un temps futur. »
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(1) Eugène Ionesco, Notes et contre-notes, Gallimard, 1966.
(2) Paul Léautaud, Journal littéraire, tome I, Robert-Laffont.
(14) Marc-Edouard Nabe, Kamikaze, Journal intime IV, Le Rocher, 7 août 1990.
(17) Marc-Edouard Nabe, op. cit., 23 mai 1988.
Nabe et Matzneff
Hélios et Saturne au jour le jour
par Pierre Cormary
« Certes, mon passé est la matière de ma création, comme la glaise est celle du potier, mais ici le mot passé est synonyme, non du mot mort, mais du mot vie, puisque, si l'on y réfléchit tout est passé, l'instant fugace où j'ai tracé la première lettre de la présente phrase ayant déjà basculé dans le passé avant même que j'en eusse écrit la dernière. Il ne s'agit donc pas d'une nostalgie stérile, d'une mémoire figée, mais au contraire d'un transport de piété amoureuse envers le Créateur qui m'a permis de vivre tout ce que j'ai vécu jusqu'à ce jour, d'une action de grâce. »
Gabriel Matzneff, ultime paragraphe des Carnets noirs 2007-2008
« Pour écrire un journal, il faut vaincre sa vie. »
Marc-Édouard Nabe, Nabe's dream
L'ennui, quand on commence à lire le journal intime d'un écrivain, c'est qu'on a tendance à ne plus lire que ça de lui. Genre littéraire mineur s'il en est, c'est l'un des rares dont on fait souvent son bréviaire. Et cela au risque que les autres productions de l'auteur, celles appartenant au genre dit majeur, comme le roman ou l'essai, paraissent secondaires. C'est que le journal d'un écrivain contient généralement l'ensemble de son œuvre à venir ou en cours - et à un état plus brut, plus immédiat, plus transparent, qui nous incite, peut être à tort, à nous exempter du reste, comme si une fois qu'on a touché au diamant, on peut se dispenser du collier. Cela est particulièrement vrai quand l'écrivain fait dans le roman autobiographique ou l'essai égotiste, comme c'est le cas avec Gabriel Matzneff et Marc-Édouard Nabe qui nous occuperont ici. La révélation que fut pour beaucoup d'entre nous la découverte de Cette camisole de flammes, puis un peu plus tard, celle de Nabe's dream. Certes, ils ne s'accordent pas toujours, le Russe blanc et le Marseillais jazzy [voir encacré], mais ils se complètent. D'un coté, le solaire, de l'autre, le saturnien. Celui qui éveille et celui qui réveille. Les deux seuls réellement maudits par l'intelligentsia et qui ont longtemps travaillé à l'enseigne de Jean-Edern. Maîtres en ferveur et en style. Inquiéteurs délictueux et délicieux. Diaristes de chevets, enfin.
On aura beau lire ensuite n'importe lequel de leur autre livre, et celà toujours passionément, on aura à chaque fois l'impression que tout ce qui n'est pas « journal » dans leur œuvre renvoie quand même au Journal. - et, de fait, apparaît comme un avatar de celui-ci. Non qu'Isaïe réjouis-toi, Ivre du vin perdu et les Lèvres menteuses ne soient trois romans magnifiquement écrits, et profondément émouvants, mais du fait que leurs « clefs » se trouvent dans Elie et Phaeton, La Passion Francesca et Les demoiselles du Taranne, l'appréciation de la littérature pure que l'on devrait avoir à leurs égards est un peu faussée. Au contraire d'un Flaubert, maître et complice de Matzneff, dont la géniale correspondance ne se substitue jamais aux romans géniaux (parce que même di « Bovary c'est [lui] », ce l'est de manière détournée, distanciée, déterritorialisée), les romans de notre Franco-russe préféré s'exposent toujours à être décryptées au vu de ses Carnets noirs. Si selon la fameuse formule « le style, c'est l'homme », il y a risque, dans le diarisme, que l'homme , tout styliste qu'il soit, prenne toute la place. Raoul Dolet, Alphonse Dulaurier, Nil Kolycheff, quoique parfaitement composés sont trop Matzneff lui-même pour être des personnages de roman crédibles _ c'est à dire derrière lesquels on oublie l'auteur. Quel intérêt aussi à passer au « il » quand le « je » est tellement plus séduisant ? La force d'un journal, c'est l'intimité partagée, l'intimité pour tous. Mais la faiblesse de l'intimité, c'est qu'elle rend indifférent à tout ce qui n'est pas elle.
Nabe, lui, n'a pas besoin du « il ». A l'instar des quatre tomes de son Journal, ses romans sont de furieux « je ». Qu'il fasse mine d'être mort dans Je suis mort ou double dans Alain Zannini (où son identité devient le sujet de sa signature), ou qu'il faigne d'arrêter d'écrire dans L'Homme qui arrêta d'écrire n'étant rien d'autre que les tomes quatre, cinq et six de son immense et crucifiante saga mémorielle... et du reste se lisant comme tels.
La vérité du temps
Bien entendu, il y a chez l'un et l'autre l'ambition de se faire eux-mêmes livres vivants. Le Nabe's dream, c'était le moment où tout commençait à devenir entièrement littéraire pour son auteur, où la célèbre formule de Proust selon laquelle la vraie vie est la littérature se réalisait à la lettre - ca qui na laissa pas d'inquiéter. Car au delà des dégats affectifs et relationnels que causa le Journal dans l'entourage de l'Inch'allahste, l'on finit par se demander si l'entreprise d'écrire (et de publier) sa vie en direct ne serait pas une façon trop littéraire, artificieuse, programmatique, d'envisager celle-ci - en fait de la conjurer. Le Journal de Nabe, c'était la gageure démentielle de faire coller la volonté de représentation (comme aurait dit le schopenhauerien Matzneff), d'inscrire la vérité du temps dans le temps de la vérité, d'écrire au présent son passé, son présent, et son futur !
On se rappelle de ce fabuleux passage du vendredi 14 septembre 1990 dans Kamikaze où Nabe, apprenant qu'Hélène, sa femme, devra, par ordre médical, accoucher de leur garçon le 18 septembre et non le 19 (soit la date de l'apparition de la Vierge à la Salette, qui compte tant pour lui), en fut à espérer que l'accouchement pouvait durer quinze heures juste afin que la tête de leur fils ne fasse son apparition que le 19 septembre à minuit se confonde avec celle de la Vierge du 19 septembre 1946 [sic]. Ce qui bien entendu, n'arriva pas, la vie n'acceptant pas comme ça d'être une expérimentation de la littérature, un otage de la symbolique intime des gens ; la vie, sadique à souhait, étant, quoi qu'on fasse, toujours en avance sur l'écriture - même celle, atomiste, de Nabe. Que de souffrances, donc, à vivre avant et pendant l'événement réel ; c'est à dire : que de choses encore non écrites à traverser ! « Dire qsu'il va falloir passer par là et pas plus tard que dans quatre jours. Si je pouvais être déjà quelques pages plus loin dans mon journal... », écrit-il alors douloureusement. Tant pis pour la Salette ! Hélène accouchera bien ce 18 septembre anti-historico-mystique, et donc objectivement plus historique et plus mystique pour elle, leur fils, et le fils devenu père, Nabe lui-même qui, revenu de sa mystique déprogrammée, nous donnera ce texte sublime de la naissance d'Alexandre, avec laquelle il clôturera le dernier tome de son journal intime connu. Nabe aurait-il cessé son journal intime pour son fils ? C'est ce que nous avons toujours pensé. Par amour et respect pour cet être venant de lui et qu'il ne pouvait décemment « clouer comme un papillon sur son liège » comme les autres, il fit sans doute ce saut dans le stade éthique, laissant pour une fois l'esthétique derrière lui et le religieux devant lui. Nabe ne pouvait être l'Abraham de son fils en le sacrifiant sur l'autel de son journal. « Ils croient tous que c'est amusant d'être un livre », écrivait-il déjà dans Nabe's dream. C'est quand l'homme devint père qu'il arrêta d'écrire... son Journal.
Le temps des aveux
Gabriel Matzneff, lui, s'est arrêté l'an dernier avec ses Carnets noirs 2007-2008, même s'il lui reste à mettre au propre ceux des années 1989-2006. A la différence de l'Enfonceur de clou qui ne nous épargne aucune de ses sessions mystico-existentielles, le Passionné shismatique préfère les effets de surfaces, le scintillement de l'être, l'épiphanie fugitive. Séducteur sans cesse séduit par la beauté du monde, il note l'instant présent, la découverte toujours plaisante d'une chambre d'hôtel, la chaleur ennivrante d'un soir d'été, le goût d'un sorbet délicieux, ou le ravissement de voir son dernier caprice érotique réalisé - tout cela évidemment entouré de citations latines ou patrististques. Comme son ami Cioran, il nous livre les termes d'une pensée ou d'une sensation plutôt que de nous en imposer le procès. Superficiel par profondeur (alors que Nabe serait plutôt profond par cruauté), il saisit avant tout ce qui suscite le désir ou l'amitié chez un être. Pour autant la mélancolie n'est jamais loin, l'envie d'en finir constante, la malédiction philopédique persistante. Divine scélératesse de cet adolescent qui n'a jamais voulu vieillir et qui s'est toujours cru toute sa vie Prince Eric dans Le Bracelet de vermeil (1) ! « Malgré les chevaux, c'est sinistre », note cet enfant gâté au premier jour de son journal. Lui aussi cherche à arrêter le temps. Mais à la différence de Nabe qui procède par de longs blocs de récits journaliers qui ne sont séparés que par des dates, le sien va de bribes en bribes, d'aphorismes malicieux en haïkus épicuriens, de décisions ascétiques (son poids toujours raisonnable et qu'il exhibe avec fierté !) en retombées abouliques. C'est alors le dégoût de soi, le temps des aveux, l'acceptations très éphémère il est vrai, de sa monstruosité. Et c'est là que toute la perversité du diarisme live se pose. « L'aveu » littéraire ne saurait en aucun cas être une preuve. On peut écrire que l'on fait des choses infâmes - ces choses infâmes, dès qu'elles sont écrites, renvoient plus à leur écriture qu'à leur infâmie. Celui qui tient un journal a beau jeu de tout dire puisqu'il sait que le journal brouille les pistes du littéraire et du réel, du réel et du légal. D'où sait-on que Matzneff cultive les passions coupables ? Seulement de ses écrits - et ces derniers, quel que soit leur caractère « choquant », n'ont en soi aucune valeur juridique, même s'ils se présentent sous la forme d'un journal intime. En avouant son fait, le diariste peut faire qu'un certain public se retourne contre lui - mais sans avoir pour autant la possibilité que l'on fasse de son journal une attestation objective de ce dont lui-même s'ammuse à s'accuser ! Au pire peut-on l'inquiéter pour « immoralité littéraire », ce qui, on le sait depuis Flaubert, profite plus à l'écrivain qu'à lopinion publique, mais quant à en faire le suspect véritable des situations qu'il a mise en scène en vue de les publier, c'est ce qu'on ne peut. Equivocité fuyante, forcément irritante, et par là même fascinante, du journal qui prétend à la vérité sans qu'on puisse la vérifier.
Au fond, on ne peut répondre à un journal que par un autre journal. Ainsi attend-on toujours celle des nombreuses petites amies du beau Gabriel qui passera un jour à l'acte en publiant le propre journal de ses aventures avec lui. Imaginez ! Une « contre Passion Francesca ». Une « contre-attaque demoiselles du Taranne ». Une offensive de carnets roses contre les Carnets noirs ! Imaginez, par exemple, ce qu'une Gilda, la frémissante héroïnede ces derniers, tellement prise à partie et parfois sans ménagement (c'est une litote et une métaphore) pourrait raconter de lui ? Pour sûr, ce serait gratiné !
(1) Premier épisode de la saga du Prince Eric de Serge Dalens, publié en 1936, dans la collection « Signe de piste », et cité au tout début de Cette camisole de flammes.
Encadré :
Au fait, que pensent nos deux diaristes l'un de l'autre ?
Matzneff, toujours charmant :
« Nabe est honni pour ses idées politiques incorrectes ; moi, pour mes mœurs dissolues. Telle est du moins l'apparence. La réalité est que ce qu'on ne nous pardonne pas à Marc-Édouard et à Bibi, c'est notre liberté d'esprit, notre franc-parler, notre courage et, last but not least, notre talent. Si nous n'étions pas d'aussi brillants et fervents serviteurs de la langue française, si nous n'écrivions pas les livres que nous écrivons, nous irriterions infiniment moins.
Ce qui nous différencie, Nabe et moi, c'est la passion qu'il a de la vie littéraire, pour le gendelettrisme, pour les intrigues et les querelles de notre conventicule germanopratin. Son journal en est plein, c'est chez lui une véritable obsession. Moi, de tout ça, je n'ai rien à foutre ; ça n'occupe quasi aucune place ni dans mes pensées, ni dans ma vie quotidienne, ni dans mes carnets noirs.
Il ya aussi chez Nabe, un fond de nervosité agressive, tracassière, qui parfois donne à penser qu'il n'aime personne, pas même ses amis ; pire, qu'il ne s'aime pas lui-même. »
« Quant à son journal, c'est bien fainéant. C'est plus facile de dire qu'on a baisé une gamine que de reproduire un dialogue entre Benoït-Meschin et Arno Breker auquel on a eu la chance d'assister... Matzneff, c'est le type qui aurait vu Céline et qui, le soir, aurait inscrit sur son carnet : vu Céline. Pas rasé. Il nous a tenu le crachoir pendant une heure. Passionant. »
(Tohu-Bohu, p. 1473)
Nabe, le retour
par Ludovic Maubreuil
[Version tripatouillée par Joseph Vebret. Voir plutôt ici, ici, ici, ici et là.]