Nabe d'outre-tombe : Interview dans Immédiatement pour Je suis mort
Avril 1998
Depuis la parution d'Au régal des vermines en 1985, Marc-Edouard Nabe est regardé par quelques jaloux comme un ennemi du genre humain. Ils rêvaient de sa fin, il l'a mise en scène. Je suis mort est un roman d'outre-tombe dans lequel un acteur retrace la disparition d'un corps la d'être souffrant. Mais un artiste peut-il mourir ? Réponses d'un mort bien vivant.
Je suis mort est une joyeuse farandole mortuaire filmée en contre-plongée. Pourquoi avoir ainsi ressenti le besoin de raconter ta propre mort à travers un récit métaphorique ?
On m'a souvent accordé un humour un peu spécial. Je suis mort est en parfait accord avec l'idée que je me fais de la macabrerie risible de l'existence. J’ai d'ailleurs été étonné que ce titre n'ait jamais été utilisé auparavant. Beaucoup de titres plus ou moins triviaux tournent autour des thèmes de la mort, de l'immortalité, mais aucun n'avait été simplement : je suis mort. Trois mots en anacrouse et qui sont les trois premiers de mon texte où la vitalité de mon écriture est au service d'un narrateur extrêmement désabusé et amer.
Parmi les diverses raisons qui poussent à écrire, il y a le souci de survivre. Est-il premier chez l'auteur de Je suis mort?
J'ai déjà montré dans Rideau qu'à cause des médias - et peut-être grâce à eux - l'idée de postérité a été profondément transformée. il faut aujourd'hui reconsidérer le phénomène de l'artiste qui construit une œuvre par fantasme de l'immortalité ou par la peur de la mort. Avec les médias, le temps a été complètement bouleversé. La puissance du faux direct qu'on nous impose toute la journée réintègre la postérité dans le présent. C’est à travers mon journal que j'ai pris acte de cette mutation. Lorsque je publie mon journal, je mélange le temps de la rédaction et celui de la publication. Ainsi, lorsque j'ai publié Inch'Allah, en 1996, c'était à la fois un livre de 1996 pour ceux qui ne l'avaient pas lui et un livre de 1988 pour moi. Ce journal n'aurait pas été le même s'il avait été publié après ma mort. Les pages vieillies de dix ans que je rend publiques alors que je travaille à d'autres livres prennent un autre sens que si elles étaient lues dans un journal posthume. C’est dans le même esprit que j'ai voulu faire de Je suis mort une transgression de l'idée même de postérité.
Les jugements de la critique ont-ils quelque chose à voir avec la postérité ? Force est de constater qu'une heure vient toujours où le critique qui prétendait anéantir une œuvre est oublié. Qui se souvient d'Albert Wolff, ce critique du Figaro dont Léon Bloy écrivit dans Le Pal en 1885 qu'il pouvait "conditionner infailliblement le succès d'un livre, quel que soit le livre et quelles que puissent être les circonstances " ? Qui se souvient de Sarcey, de Philippe Gille, d'Aurélien Scholl, de Bergerat, de Vitu, de Pontmartin, "insectes littéraires accrédités par une opinion jalouse de l'ignominie de ses bateleurs" qui faisaient la fureur de Bloy ?
Il y a un décalage immense entre le poids négatif que peut avoir la critique au moment de la parution d'une œuvre et le jugement des lecteurs un siècle plus tard. Bloy le dit magnifiquement dans Le Pal. Un jour viendra où le nom du critique qui a fait du mal à un artiste perdra son existence négative par le fait même de son acharnement à nier l'existence d'une œuvre.
"N’ai-je pas entendu il y a quelques mois, s'offusque Bloy en mars 1885, l'abominable Sarcey blaguer envieusement pendant une heure, à la salle des Capucines, le dernier livre de Huysmans, A Rebours, le plus viril effort littéraire qu'on ait accompli depuis dix ans peut-être ? " Ce Sarcey, dont le nom ne reste qu'à travers ce qu'il a démoli n'est-il pas un lointain cousin d'Erostrate, cet Ephésien du IVe siècle avant notre ère évoqué dans Je suis mort et dont on se souvient parce qu'il a incendié le temple d'Artémis ?
Erostrate vaut beaucoup plus que les critiques fielleux de l'époque de Bloy et d'aujourd'hui. J’ai beaucoup de mal à associer son destin à celui des journalistes qui détruisent une œuvre. Erostrate reste pour moi une figure positive. on a voulu faire disparaître son nom après un blasphème, et il a survécu. Son sacrilège révèle une grande religiosité, un profond sens du sacré dont sont dépourvus les censeurs professionnels. C’est faire trop d'honneur à ces derniers que de les comparer à Erostrate, ils sont incapables d'avoir un geste sublime comme celui d'Erostrate, ils se contentent de destructions quotidiennes, ce sont des salariés de la négation. Ils veulent effacer un nom, mais au bout du compte, c'est le leur qu'ils feront disparaître. Qui se souvient des noms de ceux qui ont effacé celui d'Erostrate ?
Comment expliques-tu qu'à une époque où nul engagement n'a de sens autre que médiatique, on te reproche de servir les causes les plus nauséabondes. Ni Pierre Marcelle, ni Didier Daeninckx ne croient sérieusement ce qu'ils te reprochent. Nous ne sommes plus en 1935. Même leurs croisades sont menées pour rire...
Personne ne me croit sérieusement engagé au service de qui que ce soit. Il est paradoxal que j'apparaisse encore pour certains obsédés de la mauvaise foi comme engagé alors que j'ai toujours réclamé la désidéologisation qu'on a pris pour de l'engagement. On s'est dit que si j'avais l'air engagé, c'est que j'étais un idéologue, alors que je récuse toutes les idéologies, un peu à la manière de Dominique de Roux.
Ce qu'on ne te pardonne pas, ce sont certaines de tes provocations. La provocation, que les artiste ont utilisé depuis la querelle des Anciens et des Modernes jusqu'aux surréalistes et au nouveau roman, est devenue, hors-la-loi. Comment expliques-tu cela ?
Nous vivons dans une époque où l'enthousiasme et la fougue sont systématiquement regardés comme des agressions vis-à-vis de l'autorité démocratique. Les gens ne supportent pas d'être bousculés, ils se sentent tout de suite menacés dans leur conformisme. Tout ce qui est différent de ce qu'on voit et entend tous les jours est regardé comme une attaque. Pour un peu, on accuserait le provocateur d'être tyrannique alors que ce sont ceux que Bernanos appelaient les bien-pensants qui exercent leur tyrannie en imposant une seule manière d'appréhender le monde à laquelle on est obligé d'adhérer sous peine d'être puni, très sévèrement. Notre époque a perdu toute profondeur au profit de la sacro-sainte superficialité. Qui a encore le temps de penser à ce qu'il pense ?
Qu'est-ce que tu aimerais aujourd'hui ajouter à ton œuvre ?
Je pense de plus en plus à la puissance de réconfort que peut représenter une œuvre pour un lecteur. Un livre atteint pleinement son but lorsqu'il a une influence réelle sur la chair et l'âme du lecteur et qu'il ne se contente plus de le faire "réfléchir". De plus en plus, j'ai le sentiment que ma vocation d'écrivain est de soulager des êtres, d'agir sur leur vie. Longtemps, je me suis contenté de prendre à la vie des choses vraies pour nourrir mon écriture. Maintenant que j'arrive à quarante ans, avec seize livres et plus de sept mille pages publiées, je ressens le besoin de rendre quelque chose à la vie. Je suis mort est de ce point de vue une première étape, une espèce de tournant. J’aimerais aujourd'hui redistribuer ce que j'ai emprunté à la vie. En songeant à Péguy, à Céline, à Simenon même, je regarde de plus en plus la littérature comme une entreprise de consolation des âmes. C’est ma manière de comprendre la charité et c'est probablement là que se trouve ma chrétienté.
Comment aimerais-tu mourir ?
L’idéal, ce serait comme dans mon roman, en me tirant une balle dans la tête. La plus belle mort est celle qu'on se donne soi-même. Le fantasme du suicide était fort chez moi. Depuis que j'ai mis cette solution en scène, elle a perdu de son charme. Le mieux, c'est de faire comme Empédocle : ôter ses sandales, les déposer au bord d'un volcan et se jeter dans son nombril bouillonnant !
Quel est l'état présent de ton esprit ?
Résurrection.
Propos recueillis par Sébastien Lapaque
Photos : Jean-Paul Duarte
Je suis mort, de Marc-Edouard Nabe, Gallimard, coll l'Infini, 110p, 75F
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