Le téléthon a été créé aux Etats Unis en 1966 par Jerry Lewis, mais le concept n'arrive en France qu'en 1987. Époque du triomphe du matérialisme et de Bernard Tapie à la télévision. En 1989, pour la troisième édition, Nabe dans L'Idiot International n°31 en dénonçait déjà l'ignominie. Vingt ans plus tard, Pierre Bergé dit la même chose.
ON ACHEVE BIEN LES ENFANTSLe Téléthon, c’est dégueulasse. C’est l’indécent amalgame de la misère physique, du fric et du spectacle. Ce qu’on peut trouver de pire comme cocktail.
La première année c’était inadmissible, la deuxième c’était intolérable, cette année c’est insupportable. À mon avis, ils ne peuvent pas aller plus loin dans l’horreur gerbante des commentaires, des exhibitions de petites filles en mascottes, dans les arrachages de larmes et les engueulades feutrées des téléspectateurs qui ne donnent pas assez et pas assez vite.
En liaison avec toutes les villes mobilisées ! En direct des centres de promesses (d’ivrognes ?) ! Ô la belle organisation à la nazie ! Ô les SS de la tendresse !
Les fanfarons du journalisme télévisé multiplient les exploits, mais comme des exploiteurs de la souffrance. Les vieilles pourritures du show-biz sans foi ni autre loi que le copinage et l’autovalorisation offrent généreusement leur dernière chanson en promo pour les petits malades.
C’est la fête ! Les animations ! Fanfares ! Feux d’artifice ! À la santé de la maladie ! La symbolique est simple : le muscle au service du non-muscle. Chaque médiateur se défonce pour en foutre plein la vue à un pauvre myopathe dont la caméra n’épargne pas le visage soutinien.
Les mots clés pour ouvrir les coffres-forts sont : vaincre, mobilisation, espoir, score, enfant, courage…
Et tout ce fric pour quoi ? Pour aider la Recherche ! Leur sacro-putain Recherche qui racole tout ce qui passe. La Recherche avec ses chercheurs qui cherchent, qui cherchent… Cherche, chercheur, cherche ! Chiens savants qui torturent des chiens ignorants. Est-ce que ça leur pose vraiment un problème « éthique » de faire souffrir cinquante singes par mois pour avoir l’air de chercher un remède qui diminuerait les souffrances d’un seul être humain ? Drôle de trafics douloureux. Nous sommes en plein dans la « médecine matérialiste » contre laquelle luttait le génial docteur Carton. Réac toujours moderne Carton, dès les années 20, comparait les pratiques des vivisecteurs inoculant un mal à une bête pour l’obliger à réagir et pour lui voler ensuite son sérum sanguin aux pires sacrifices antiques, comme celui du bouc émissaire chez les Hébreux où l’on accable un autre que soi d’un mal dont il n’est pas responsable… Oui ! Dites-vous bien que chaque chèque pour la « Recherche », c’est des dizaines d’animaux en plus pour les ateliers de vivisection. Protégés derrière la bonne cause, les Mengeles des macaques sacrifiés accomplissent en toute impunité leurs crimes d’humanistes.
Le boss de Mac Donald’s rackette dix francs sur chaque Bic Mac pour la « Recherche ». C’est-à-dire que, non content d’exterminer des poulets d’élevage dans des conditions auschwitziennes, l’entreprise Mac Donald’s, en parfaite complicité avec le monde scientifique, donne aux chercheurs les moyens de tuer davantage d’animaux de laboratoire. Une seule question : quand les laborantins ont fini de torturer un chimpanzé, Mac Donald’s récupère-t-il sa viande pour en faire un « Monkey-Burger », et pousse-t-il l’élégance jusqu’à l’offrir, avec un bon Coca, à un enfant sans muscles ?
Et pas un pour aborder les rives religieuses de la Souffrance… Comme si la Souffrance ne regardait pas Dieu ! Ça ne leur vient même pas à l’idée aux animateurs télé que la Mystique peut transcender les martyrs de ces gosses foutus. Ils ne pensent qu’à remplir l’énorme tirelire, le cochon agnostique plein aux as, faire monter les scores comme des enchères du malheur.
Ah ! On est loin de la grande idée massignonienne de « la Substitution ». Dès les années 30, Louis Massignon, le crucial islamologue, avait imaginé un système de suppléance mystique, d’inspiration franciscaine, où chacun pourrait se substituer à autrui, par la prière ou le jeûne, pour affronter à son tour « les prestiges du mal ». On souffre alors pour celui qui ne peut pas souffrir plus. Porter la croix de l’autre un bout de chemin. Comme Jésus s’est substitué à nous en s’accablant de toutes nos douleurs, un chrétien du Haut-Vaugirard peut soulager un musulman souffrant au fin fond de la Turquie. C’est de la compassion expérimentale. Je vois mal Claude Sérillon ou Gérard Holtz souffrir cinq minutes sur un prie-Dieu pour un myopathe cloué sur sa trottinette électrique. Voilà de la vraie « solidarité », concrète, sans argent malsain, tout en spirituel échange, et certainement plus profonde.
Est-ce vraiment plus efficace de faire jouir les porte-feuilles en pleine lumière ? Le Téléthon, ce Barnum qui ne veut pas dire son nom, a, en effet, battu tous les records… Finalement, ce que la télé impose à ces enfants humiliés c’est un marathon de la Pitié. On achève bien les enfants !
L’Idiot international n°31, 13 décembre 1989
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