Genre : Essai
Editeur : Le dilettante
Date de parution : décembre 2005
Nombre de pages : 319
ISBN : 2-84263-119-6
« J'ai eu tout faux, je n'ai rien compris. »
Je suis un loser, ce qu'on appelle un écrivain à insuccès, un worst-seller... J'ai complètement raté mon destin d'écrivain. J'ai écrit vingt-six livres totalement inutiles : personne ne les a lus, ou si peu. Flops sur flops. On ne me connaît que par ouï-dire. Je marche par le bouche-à-oreille ; mais souvent la bouche est cousue et l'oreille bouchée... La plupart des libraires m'enfouissent comme si j'étais un déchet nucléaire !
J'ai publié mon premier livre il y a vingt ans, et depuis, chaque fois que j'en publie un nouveau, c'est comme si je publiais mon premier puisqu'on a nié le précédent. A partir du moment où c'est un livre de moi, il est voué à la négation instantanée. Sur la couverture, il y a toujours quelque chose qui gêne : c'est mon nom. C'est magique, il suffit que vous prononciez mon nom pour que tout se ferme. Mon nom, c'est l'anti-Sésame. « Sésame, ferme-la ! » La consigne me concernant, c'est : motus. On ne me prononce pas. On ne se prononce pas non plus sur moi. Ça ne se fait pas, c'est incongru. Mon nom est un gros mot.
Un martien, ou plus simplement un étranger, venant en France et compulsant la presse des deux dernières décennies, ne pourrait pas imaginer que j'ai écrit tant de livres. Quand il y en a un qui traîne par hasard, les critiques en disent tellement de mal, mais surtout rien du tout, qu'ils le rendent invisible. Il est plus difficile d'ouvrir un livre de moi qu'une huître.
Attention ! Je ne me plains pas... Il n'est pas scandaleux qu'on ne me fête pas unanimement tous les jours partout comme le plus grand écrivain français, il est scandaleux qu'on n'informe pas le public quand un livre de moi vient de paraître, c'est tout.
Seul a le droit de s'exprimer aujourd'hui celui qui n'a rien à dire. Le « public » vit depuis soixante ans dans une culpabilisation entretenue par les flics de la Démocratie. Pilonnés toute la journée par la propagande qui leur fait croire que tout art est désormais impossible, « les gens » ne réclament qu'une chose : qu'on leur sape au plus vite et au mieux le moral, et dans tous les domaines : Cinéma, théâtre, musique...
En littérature, plus l'écrivain flatte le lecteur dans le sens de son poil le plus sale, hirsute, gras, terne et fourchu, plus celui-ci voudra absolument le lire, courra l'acheter par milliers d'exemplaires, et se le repassera comme un talisman de médiocrité fraternelle. Houellebecq lui-même me l'avait bien expliqué :
– Si tu veux avoir des lecteurs, mets-toi à leur niveau ! Fais de toi un personnage aussi plat, flou, médiocre, moche et honteux que lui. C'est le secret, Marc-Édouard. Toi, tu veux trop soulever le lecteur de terre, l'emporter dans les cieux de ton fol amour de la vie et des hommes !... Ça le complexe, ça l'humilie, et donc il te néglige, il te rejette, puis il finit par te mépriser et te haïr...
Michel avait raison. Un best-seller a toujours raison.
Dire qu'on habitait au 103, rue de la Convention, Michel et moi... Chacun dans un immeuble, face à face. On avait la même adresse ! Ça a changé de nom d'ailleurs depuis. S'il vivait encore là, Houellebecq serait au « 14, rue Oscar-Roty ». On sait peu qui était cet Oscar Roty... Sur les pièces d'un franc, c'est lui qui a gravé la semeuse au geste élégant, tout en danse de robe dans les champs au soleil couchant ! Si on approche la pièce tout près de ses yeux, on verra même sa signature : O. Roty. J'en ai gardé une en souvenir. C'est sans doute avec une pièce d'Oscar Roty que le Destin a joué notre sort : « Pile, c'est Michel qui aura du succès. Face, c'est Marc-Édouard... »
Rien n'a changé ici, Michel. La cour est toujours triste et grise, beige parfois. Avec un peu plus de verdure, et un peu moins de pigeons. De chez moi, je regarde ta fenêtre. Ton ex-fenêtre. Je suis au premier étage, toi tu étais au cinquième. Déjà, tu me surplombais ! C'est un couple qui a repris ton appartement, un couple comme tu les détestes si bien dans tes livres. Le balcon est vide, et la lumière s'éteint tôt, ce n'est pas comme de ton temps ! Souviens-toi, Michel, c'était à celui qui éteindrait le plus tard sa lampe avant de dormir... Comment aurais-je pu imaginer que tout ce que j'écrivais (des milliers de pages) ne servirait à rien, et que toi, le soir, en rentrant, tu allais réfléchir à une ou deux phrases à noter le week-end suivant, et que ça suffirait à faire de toi « le plus grand écrivain contemporain » ?
Tu devais m'envier à l'époque un peu, je suis sûr... Une vie d'artiste de rêve ! Rester à la maison à écrire toute la journée. Juste interrompu pour aller chercher Alexandre à la maternelle. Tiens, il vient d'entrer en seconde, mon fils ! A Camille-Sée, tu sais, le lycée à côté du square Saint-Lambert. Cette année, premier cours de français, premier sujet, je te le donne en mille : toi ! Oui ! Toi, Michel ! « Décrivez ce que vous inspire Michel Houellebecq. » Alexandre voulait que je la lui fasse, sa rédac... Pas question, il n'a qu'à raconter ses propres souvenirs ! « Non, papa, m'a-t-il répondu, la prof ne me croira jamais. Je vais encore passer pour un mytho ! »
Cet enfant a de ces pudeurs ! Tu connais Alexandre... Et ton fils, comment va-t-il ? J'ai vu que des salauds de « biographes » sont allés fouiller dans ta vie privée pour mieux salir ton succès. Moi ça ne risque pas de m'arriver puisque j'ai déjà tout dit dans mon journal intime. Je sais que tu n'as jamais été pour l'autobiographie. Pourtant Chateaubriand que tu adores n'a pas fait autre chose... C'est une contradiction. On aurait dû en discuter un peu plus quand tu étais là. Finalement, je crois que tu étais timide. Tu me prenais pour un écrivain arrivé, alors qu'aujourd'hui, tu vois bien que je ne suis toujours pas parti ! Il se peut même que tu aies tenu dans une certaine estime mon boulot à la con : écrire tout ce qui m'arrive. J'ai encore ton livre de poèmes que tu avais déposé dans ma boîte à lettres, dédicacé : « A Marc-Édouard Nabe, pour distraire (sans l'interrompre) son labeur monumental. Amitiés, Michel Houellebecq ».
Mon « labeur monumental »... Tu es gentil, mais tu devais bien te marrer en me voyant par ta fenêtre en train de me construire ma propre pyramide pour finir par m'y enfermer, telle une momie. Parce que c'est bien terminé pour moi.
Excuse-moi, Michel, je te parle d'un autre monde ; tu n'es plus dans ces problèmes-là. Tant mieux pour toi. Ce genre de soucis ne te concerne plus. Être lu ou ne pas être lu, telle n'est plus ta question... Alas, moi, je suis bien obligé de me la poser, en boucle. J'ai toujours le crâne du pauvre Yorrick calé dans la paume, et j'ai l'impression que c'est ma propre tête de mort que je scrute, les yeux dans les orbites !...
Si je me suicidais, j'aurais enfin un entrefilet dans Paris Boum Boum... Et puis dans les dîners, on dirait : « Ça ne nous étonne pas, il était tellement mal à l'aise ; il a eu, à juste titre, l'évidence du gâchis de son talent ; il avait pris des voies sans issue qui l'ont mené droit à la mort ; il n'a pas su organiser sa carrière... »
Nous sommes exactement l'inverse l'un de l'autre. Il y a celui qui a tellement l'air mort qu'on lui fait un triomphe de son vivant ; et celui qui est tellement vivant qu'on fait comme s'il était mort. Il fallait bien qu'il y en ait un de nous deux qui réussisse vraiment ! Et moi qui te plaignais... Tu partais tous les matins au combat, dans ta parka « trois-quarts », avec ta sacoche de dépanneur d'ordinateurs, bien collée en bandoulière, l'air toujours grisâtre, courbé, la démarche féminine. Un petit coucou, comme ça pour t'encourager à aller travailler, que tu me retournais de ta main molle.
Le vingt-septième livre, p.IX-XIII
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