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Henry Bernstein - Théâtre

Genre : Préface
Nom de la préface : La jungle de Bernstein
Editeur : Éditions du Rocher
Date de parution : 1997
Nombre de pages : 653 (83 pour la préface)
ISBN : 2-268-023788


Quatrième de couverture

Vous avez entre les mains le premier recueil jamais réalisé d'une partie du théâtre de Henry Bernstein (1876-1953). Sept pièces : La Griffe, Samson, Israël, Félix, Espoir, Victor, plus une inédite : Elvire.
Auteur adulé et haï pendant cinquante ans, Bernstein le scandaleux est aujourd'hui ignoré. Son théâtre est souvent jugé le pire qui soit : bourgeois, psychologique, brutal, grossier, creux.
Or, comme l'explique si justement sa fille Madame Georges Bernstein Gruber : La construction froide et méticuleuse des situations, la véhémence des sentiments, l'efficacité d'une écriture où tout est dit, et l'amoralité d'une oeuvre non porteuse d'un message idéologique ont rendu Bernstein « insupportable ». C'est peut-être justement ces mêmes raisons qui suscitent chez nos contemporains l'envie de le redécouvrir.
Certains ont déjà entrepris ce travail de résurrection. Alain Resnais, en réalisant son film Mélo en 1986, ou bien le Théâtre Montparnasse en recréant Le Secret en 1987. Plus récemment, il est encourageant que la jeune génération, représentée à la fois par le metteur en scène Robert Cantarella, qui reprit Le Voyage en 1990, et par l'écrivain Marc-Édouard Nabe qui signe la préface de ce volume, trouve dans le théâtre de Bernstein, vierge comme une jungle oubliée, cette cruauté dans l'amour qui manque à notre triste temps mou.


Extrait de la préface

Paris bout d’attendre le prochain Bernstein. Lucien Guitry, déjà colossale star totale, devient un arbre. Son fils Sacha, au lieu d’essayer de l’abattre, creuse l’ombre qu’il lui fait : il y trouvera un trésor. De quoi devenir plus Guitry que Lucien, car pour l’heure Lucien est un Bernstein plus qu’il n’est un Guitry : il semble né pour être un personnage bernsteinien.
La méfiance – c’est le moins qu’on puisse dire – qui s’épaissira avec le temps entre les deux rois de Paris vient de là, même si Bernstein est le premier aîné à saluer très sympathiquement la naissance de l’auteur Guitry. La générosité enthousiaste du terrible griffeur mérite d’être mise en lumière un instant. Bernstein n’a pas hésité à dire en direct qu’il aimait Nono, première pièce éblouissante du jeune Sacha : Les mots partent, jaillissent, fusent, des mots de situation, tous, sans une plaisanterie rapportée, plaquée. Les autre personnages qui se font du mal et qui s’en font pour tout de bon, qu’ils nous amusent ! L’auteur les déchire, les tord… et nous nous tordons… c’est de l’art. En vérité, M. Sacha Guitry (dix-neuf ans) est doué, on en frémirait. Quelques succès plus tard, Sacha et Bernstein se partagent le monde, ou le théâtre qui en tient lieu. L’un dans le rire, l’autre dans les pleurs, tous les deux soi-disant au service d’une bourgeoisie horrible qu’ils magnifieraient de leur talent putride… Bien sûr, rien de plus inexact. Moins encore que Sacha, Bernstein n’est “collabo” de ce microcosme nantis imbuvables : Je n’ai jamais assisté à un dîner dans le monde sans goûter âprement la tragédie qui se jouait autour de la nappe.
On se moquait de Sacha Guitry qui se prenait pour Molière et de Bernstein qui se prenait pour Racine, mais s’ily eut un Molière et un Racine dans le théâtre français du XXe siècle, ç’a bien été Guitry et Bernstein. On leur reproche leur prévisibilité alors qu’ils sont tous les deux inspirés par une fantaisie totale, dessinant l’un des traits d’esprit, l’autre des traits de corps. Le théâtre de Bernstein est un théâtre de corps et c’est bien ça qui a gêné. L’âme des personnages est incarnées dans une chair si tangible qu’elle devient elle-même une sorte de corps, et entre ces deux corps, un corps à corps s’impose dès les premières répliques.
Les gazettes le disaient déjà : Plutôt qu’un chirurgien disséquant le cœur humain, Bernstein est un boucher équarrissant la bête humaine pour en étaler les viscères béants avec un plaisir presque sadique, une joie presque démoniaque. C’est du Soutine : Bernstein fait du Soutine au théâtre : les dindes gigotantes comme électrocutées par la mort chez le peintre sont ces pimbêches écartelées par le désir et le fric chez le dramaturge. Tous deux travaillent sur le motif de la putréfaction et tous deux croient être réalistes : ils sont plus que ça, ils sont dans le vrai, dans la barbaque sanglante du vrai.

p.XVI-XVII