Le site des lecteurs de Marc-Édouard Nabe

Accueil L'Œuvre Le Texte du moment Hommage à Mickey Linden

Hommage à Mickey Linden

Envoyer Imprimer PDF

– Linden ? dis-je... Ça me dit quelque chose...

L'Homme qui arrêta d'écrire, p.324

Nous apprenons la disparition d'une figure absolument capitale de la jeunesse de Marc-Édouard Nabe. Jean-Pierre Lindenmeyer, celui que Nabe qualifiait souvent de deuxième père, est mort à 82 ans  le 2 Avril 2010, Vendredi Saint. Les deux hommes ne s'étaient jamais revus depuis 1988, date où Lindenmeyer, ulcéré par la lecture de son portrait dans le Bonheur, faisait une croix sur son ami écrivain décrétant qu'il était hors de question le revoir un jour . Ce moment de rupture est raconté dans Inch'Allah. Rupture définitive qui ne doit pas faire oublier les formidables moments de complicité, de reconnaissance et d'affection fascinée qui traversent le Journal. Mais en bons capricornes marseillais fanatiques aucun des deux hommes ne fera jamais ensuite le premier pas. Il suffit de lire le Journal Intime pour comprendre à quel point l'influence de ce vibraphoniste-industriel (ou le contraire), meilleur ami des Zannini père et fils, à l'allure invraisemblable, aux éclats furieux, au caractère impossible et au swing permanent a pu être décisive sur le jeune Nabe. Seuls des monstres comme Choron ou Hallier évolueront ensuite pour lui aux mêmes hauteurs. L'industriel ultra-réac et vibraphoniste fabuleux, l'obsédé par l'argent et les valeurs du travail, qui préférait la lecture du Monde de la Finance à n'importe quel ouvrage littéraire aura pourtant été à l'origine de la vocation de deux purs écrivains aussi dissemblables que Marc-Édouard Nabe et Jean-Jacques Schuhl, qui l'a beaucoup fréquenté lui aussi. Le personnage de Mickey Linden dans le Bonheur, qui avait rendu son modèle fou de rage, reste à notre avis l'une des plus grandes figures de toute l'oeuvre de Nabe. Dans son élégance théâtrale, dans ses sautes d'humeur, ses lubies, son génie de l'avarice, sa maniaquerie capricieuse, et surtout la musique de ses mots, ses solos de langage à la tonalité incomparable, où des syllabes parlées en majuscule résonnent comme des coups de mailloches sur un vibraphone, il atteint une dimension poétique derrière laquelle paraissent si fades tant de personnages de fiction. Même pour qui ne l'a jamais entendue la voix de Jean-Pierre Lindenmeyer surgit encore des pages du Bonheur comme une note musicale unique, un bémol grave qui résonne dans l'éternité.

 

JavaScript est désactivé!
Pour afficher ce contenu, vous devez utiliser un navigateur compatible avec JavaScript.

Jean-Pierre Lindenmeyer filmé chez lui par M-É.N en 1982

Mickey Linden

DANS

LE BONHEUR

Andréa et Athénée, pris par les tensions dynamiques des meubles purs, ne remarquèrent que très tard sur le divan triangulaire deux jambes croisées d'homme en pantalon de flanelle au pli non objectif, très bien chaussées, et coupées au dessus des genoux par un journal tenu par deux mains orange...
– C'est Mickey! dit Andréa, s'apercevant que son vice-père avait un casque sur les oreilles. Comme il ne regardait pas, Andréa froissa la page. Linden sursauta.
– ÇA PAR EXEMPLE!!! hurla-t-il.
– Alors? ça fait une heure qu'on t'appelle... Tu écoutes de la musique tout en lisant Les Echos maintenant? Tu cumules?
– Ah! Ne commence PAS je te prie! répondit Linden dans un sourire tiré à quatre épingles sur son visage de vieux poulpe, bondissant instantanément sur Athénée la main en avant, appuyant sur certaines syllabes comme d'habitude.
– Mickey LINDEN, détaché à l'AmbasSADE Marseillaise de PROpagation du VIBRAphone dans les Pays CHAUDS, de la Compagnie des Stocks D'Estaque, Président-Directeur Général de Divers matériaux, LauREAT du BéTON hydraulique, des Schistes expansés et des Milts EXplosifs, Membre du Collège Des Administrateurs des Beaux-Graviers PHOcéens, Administrateur-Général des Ciments DU Gabon, VICE-Président-Trésorier de l'Union Générale des Folles Matières, Chevalier des Granulats-de-Deagan, Chargé de Mission et Fondé de Pouvoir, sacrifie une activité INcessante d'industriel – vibraPHOniste dans les régions SOUS-vibraphonisées, qui lui donne ses plus émouvantes tempêtes en lui prenant le plus clair de son TEMPS et le plus lourd de ses baguettes... EnCHANTé!...
On remarquait d'abord l'énormité de sa tête. Le dessin de ses cheveux gris assortis à sa Mercedes faisait songer à une perruque avec des sortes de macarons sur les côtés, la matière de sa peau rappelait un masque reptilien retroussé en plastique. Athénée avait l'impression qu'il était déguisé en être humain. En fait, c'est un iguane. Son incroyable port de tête faisait mal au cou rien qu'à regarder. S'il était si bizarrement orange, c'est que Mickey, détestant le soleil, mais très envieux du bronzage de ses amis, suivait un traitement à base de carotène sur lequel il avait un peu trop forcé. Ça lui donnait cette coloration de mandarine enflammée à laquelle il lui fallait harmoniser ses cravates.
– Cette maison est extraordinaire..., s'extasiait Athénée.
– Ça vous plaît? interrogea Linden en la regardant par dessus ses valises plissées alors qu'il rangeait son pince-nez (jamais de lunettes: un pince-nez parce qu'il avait les branches en horreur) dans son étui chocolaté... C'est une FAUchon-Liétard...
– Fauchon-Liétard?
– Oui, vous ne connaissez pas cet architecte hallluuuuuuuucinant?
Il rejetait sa tête énorme en arrière en montrant les dents à son lustre chromé en tubulaire...
– Fauchon-Liétard! YVON Fauchon-Liétard! Il a consTRUIT beaucoup, beaucoup, beaucoup,beaucoup, beauCOUP, PLEIN de Trucs! Entre les 2 guerres. Mon père lui COmmandé cette villA en 1931! Un petit bijou! C'est drôle que vous ne connaisSIEZ pas DU TOUT DU TOUT! L'auteur de L'HÔtel PARticulier de Monsieur Parker, la Maison des frères RIPOLIN, le Casino de ThiVERVal-GrignON. Les Magasins Désunis, l'Immeuble de rapport de la rue Superbe, le Bar-dégusTAtion des choCOlats blancs du Congo, Avenue Éric XXXVIII, la Caserne des Pompiers de Cogolin, la Fondation Billie Holiday... Et même des décors du FILM Chacun mes goûts. J'en oublie! j'en OUblie...
Le corps replié sur lui-même il comptait sur ses doigts en tapant du pied, l'air illuminé, presque agressif. Andréa épiait les réactions d'Athénée. Linden se frappait la paume avec le poing. Il était furieux d'en oublier, il insistait.
– Ça ira comme ça, lui lança Andréa qui enchaîna avec le récit synthétique de ses dernières aventures, du Bonheur à la mort de sa grand-mère. Mickey Linden qui avait bien connu Paraskévi en fit une petite eau-forte dans l'espace là, par formules irrésistibles. Andréa s'écroula dans un fauteuil moderniste alors qu'Athénée riait à gorge décolletée...
Quand Bocumar a vu Mickey Linden pour la première fois, ç'a été immédiatement un coup de fou rire.
Dès qu'il apparaissait il en avait pour des heures à se calmer. Avec l'âge son hystérie était devenue plus sensible, plus écorchée. La manière qu'il avait de dessiner ses discours fulgurants soit par les gestes, soit par le comportement le rendait fou. Si son père avait toujours constitué un mystère, Mickey s'était posé très tôt comme un véritable problème.
A six ans, Andréa de Bocumar était un bout de rire qui se brisait dans tout le Racati. On porta l'enfant chez bien des pédiatres. Rien n'y fit. Sa maman râlait. Elle sommait le père en chef de faire quelque chose : lui disait : « Quelle misère! » et sa mission s'arrêtait là : il avait presque une foulure à la cervelle après cet effort... On allait coucher le petit : il riait encore en comptant les moutons. Andréa a ri très tard au lit.
Plus il comprennait ce que disait Linden, et surtout pourquoi il le disait, plus son rire devenait une espèce de chant apoplectique, sans plus rien de comique, une véritable musique dangereuse de fascination... Ce rire a été toute sa mémoire, un torrent d'enfance qui a tout charrié. Et chaque fois qu'il revoyait Linden, et qu'ils essayaient d'inventer un peu de vie nouvelle, il lui semblait qu'il tirait sur ce même rire ombilical qui le reliait pour toujours à ce second père.

Le Bonheur pp-139-142