Le 9 février 2010, Arte diffusait le film de l'ancien directeur de l'Express, Denis Jeambar, Huit journalistes en colère, reportage dans lequel la fine fleur des responsables de médias français: Edwy Plenel, Philippe Val, Arlette Chabot, Franz-Olivier Giesbert ... faisaient un état des lieux outré, mais surtout désemparé et schizophrénique sur l'évolution de leur profession face à la nouvelle approche du public et au changement de donne que constitue désormais l'Internet. Il est fascinant en regardant ce reportage de découvrir à quel point la réalité documentaire se calque soudain sur la scène hilarante de l'Homme qui arrêta d'écrire, où les même patrons de presse colériques et grotesques se réunissent pour tenter de monter tous ensemble un nouveau journal en tentant de surmonter le discrédit qui pèse sur eux.
LES JOURNALISTES EN COLÈRE DANS
Déboulent alors, plein de dossiers sous les bras, et des cigarettes au bec, trois piliers, bien vermoulus, des hebdos les plus lus dans l’ancien temps... Askolovich, Safran et Neuman, Pieds nickelés qui sentiraient des pieds malgré le nickelage. En passant, ils n’ont pas vu Mink.
– Mais vous me marchez encore dessus ! proteste-t-il. – Bon, on a bien fouillé, patrons, dit « Asko », y a la bataille entre Microsoft et Yahoo, le cours du baril qui grimpe, Le Pen qui s’enfonce, Gaza ça va pas... – Bof... – Une infanticide vient d’avouer qu’elle a mangé son enfant pour son quatre-heures. – C’est mieux, lui dit Jully. Vas-y, je note... – Des sans-abri ont volé les papiers de désormais sans-papiers qui vont habiter chez des désormais sans-abri... ajoute Neuman. – Pas mal ça... Continuez. – Une nouvelle statue de rappeur au musée Grévin... dit Safran. Au cours d’une mission dans l’espace, les Américains ont découvert une nouvelle planète et l’ont bombardée... – Rien d’autre en magasin ? demande Jauffrin. – Si ! bondit Askolovich. J’ai le suicide d’un chômeur sur son ancien lieu de travail, et un attentat toutes les demi-heures en Irak... – Tout ça, c’est pas très bandant, les mecs... intervient Gisbert. – Et Sarkosy ! s’excite Jean-François Khan. Si on faisait un gros dossier sur Sarkosy ? – Très bonne idée ! dit Jauffrin. – J’ai vu sur Mixbeat, dit Schneiddermann, que sa femme attend des triplés. Moi sur l’échographie j’en ai vu que deux... – C’est quoi Mixbeat ? lui demande Columbani. – Un site superbranché de rumeurs toutes vraies et en avance sur tout le monde... lui répond Schneiddermann. À côté de Mixbeat, Voici, c’est Ici Paris, tu vois ? – Ouais ! Pourquoi pas ? grimace Edwy Pleynel. Mais il faudra, comment dire ? vérifier. – Pas d’esprit de balance !... enjoint Jauffrin. Vous savez que je n’aime pas les mouchards. – Tu veux qu’on le vende, notre nouveau canard, oui ou merde ? lui lance Khan. C’est quand même extraordinaire dans ce pays qu’on déteste le succès à ce point-là ! – On parle, on parle, c’est bien joli, dit Columbani, mais avec tout ça, on n’a toujours pas trouvé le titre du journal ! – On fait encore de la presse papier, dit Vermus. Si on s’appelait La Presse papier, tout simplement ? – On va croire à une coquille, réfléchit Doménac. Il vaut mieux Le Presse-Papier. – Pourquoi pas Le Presse-Citron, tant que tu y es ? lui envoie Neuman. – Il a raison, c’est confus avec l’objet, approuve Safran. – Ou alors Papiers tout court ... pense soudain Askolovich. – Ajoute « hygiéniques », ce sera complet ! dit Massé-Scaron. – Très drôle... fait la gueule Jully avant de sourire. Et pourquoi pas Tigres de papier ! – Sacré Serge ! s’exclame Konopnicky. Toujours « mao » finalement. – « Rotzschild Tsé Toung », dit Gisbert. – Très drôle, encore ! dit Jully. Vous êtes vachement en forme pour un vendredi, les mecs. On se croirait à la grande époque de Libé... N’oubliez pas que c’est ça, entre autres, mais peut-être aussi avant tout, qui a coulé le journal... Les jeux de mots ! – Et pourquoi pas Journaux, carrément ? propose Bourmaux puisqu’on est plusieurs journaux à en faire un seul. – Le Journal des journaux ? dit Fotorino. – Un journal des journaux, souligne Tessons, ça apprendra au moins à lire aux analphabètes, ils sont de plus en plus nombreux. – J’ai trouvé ! dit soudain tout fort une voix. Tout le monde se retourne. Dans les murmures et le désordre, quelqu’un se lève et dit alors bien distinctement un titre, excellent d’ailleurs, qui correspond parfaitement au projet de tous ces derniers journalistes désespérés... Malgré la fumée, je reconnais l’individu. C’est Jean-Phi ! – Pas mal, note Jully. – Mais oui ! Il fallait y penser, dit Tessons. – Tout simple, approuve Columbani. – Bravo ! applaudit Florence Aubenats. – Faut avouer que ça a de la gueule, dit Jauffrin. – ...et du panache, dit Khan. Je suis fier de Jean-Phi. Un qui le fusille des yeux, c’est Edwy Pleynel que ses confrères regardent d’un air navré, comme s’ils redoutaient que cette chose arrive : quelqu’un d’autre qu’Edwy a trouvé le titre du journal... Il s’était pourtant juré que ce serait lui, il l’avait même parié paraît-il. – Je sais ce qui me reste à faire, dit l’un des 150 écoutés par Mitterrand de 1984 à 1988 en bondissant de sa chaise. Dans un lourd silence, on observe tous Pleynel se diriger vers les toilettes. Il ne va quand même pas se suicider parce que Jean-Phi a trouvé le titre à sa place. Un coup à la Bérégovoy. Ils sont capables de tout, ces mecs de gauche à l’honneur bafoué. Quel orgueil mal placé. – Qui fait l’édito anonyme ? lance alors Columbani. – Moi ! se précipite Fotorino. – Vous avez fini de me marcher dessus ? râle Mink que Fotorino n’avait pas vu. – Pardon. J’ai de l’expérience, c’est moi qui les faisais tous au Monde... rappelle le chauve mou. – Pas étonnant que les jurés du prix Goncourt aient trouvé ton « style » impersonnel... lui lance Philippe Vale qui bondit aussitôt vers la table. Non, sans déconner, c’est moi le mieux placé pour écrire quelque chose de non signé. Mes parents étaient dans la boucherie pendant l’Occupation et j’en ai assez vu traîner à la maison, entre les sauciflards, les jambonneaux et les têtes de veau, des lettres anonymes ! – Dans ce cas... s’incline Fotorino. Vale s’éloigne l’air très pénétré, pour s’enfermer dans un bureau et pondre. Jauffrin, tout content que « ça avance », tape dans ses mains, il va peut-être pouvoir partir en week-end. Je m’approche de Jean-Phi. Je suis tellement content de le voir que jene lui demande même pas ce qu’il fait là. C’est lui qui me chuchote : – Je t’avais dit que j’avais de multiples activités... – Oui, mais là, tu fais fort. – On arrête la une ? propose Jully, histoire de détendre l’atmosphère. – Je crois qu’on ne devrait pas titrer sur l’actu... soumet Schneiddermann. On n’ira jamais aussi vite que le Net. – Daniel a raison, dit Jauffrin, surtout pour le premier numéro... On devrait plutôt se positionner, nous déjà. Lancer un cri. – Du genre : « Nous revoilà » ou « C’est encore nous » ? propose Doménac. – « Même pas mal », c’est pas mal, dit Schneiddermann. – Et pourquoi pas plus franchement : « Achetez-nous » ? s’exclame Gisbert. – Ouais, je vois l’idée, dit Jully. Mais il s’agit plutôt de demander aux lecteurs de nous racheter. – « Rachetez-nous ! » – Très bon. RACHETEZ-NOUS ! Les pauvres, ils ne savent pas ce qu’ils vont dire là. En effet, ces déglingués des années fric, ces soldats cassés de la préhistoire numérique, ces grognards perdus du www.waterloo.com de la presse caviar en sont à supplier les lecteurs partis surfer sur des vagues plus nettes de les acheter à nouveau. Ils ne se rendent pas compte, c’est bien une question de rachat en effet qui se pose, mais pas au sens où ils l’entendent. Demander au lecteur de racheter les péchés, les fautes, les gaffes, les coups bas, les omissions et autres crimes dont ont fait preuve tous ces journalistes vieillissants, c’est un peu gros. C’est à eux de se racheter tout seuls, et la meilleure chose à faire quand on sait qu’on a fait le mal, c’est de faire le bien. Amen.
L'Homme qui arrêta d'écrire, pp.407-410
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