Livre sans doute placé plus que tout autre sous le signe du Capricorne, L'Homme qui arrêta d'écrire semble comme ralenti de quelques jours par les glaces. Comme rattrappé jusque dans la réalité par les images de l'expédition de L'Endurance qui terminaient le vingt-septième livre, sur les derniers mots duquel le titre de celui-ci semble précisément démarrer. On oublie au passage à quel point Nabe, auteur qualifié souvent de "solaire", ets également quelqu'un qui peut être attiré par le silence, la glace, le froid ou le blanc à perte de vue de l'hiver. Inspiration à la source de plusieurs projets non encore menés à terme. La fascination de Nabe pour la neige est entièrement contenue dans ce poème particulier de Loin des fleurs. Ce poème en prose tranche avec les explosions baroques ou grotesques des poèmes en vers. C'est peut-être aussi l'un des endroits de l'oeuvre où l'on retrouve de façon plus visible l'influence de Rimbaud. Une saison en hiver.
LA NEIGEJ'ai vécu dans beaucoup de paysages de neige. Toujours je suis arrivé au moment où les choses se glacent. Moi-même j'explique la pâleur de mon teint par le fait que je suis né en hiver. Quand je rassemble de chaque côté de mon esprit les lourdes émotions de velours à l'aide des embrasses usées de mes pauvres phrases, je vois s'ouvrir alors un paysage de froid totalement familier. Vivre pour moi se résume à une navigation spectaculaire sur un océan de givre, comme un esquif d'arctique pur. Une atmosphère d'aurore glaciale court sur tous mes paragraphes. Et tout s'en fige... Chaque mot pèse sa tonne de cristal. C'est la dentelle lactée suspendue. Patinage artistique sur flaque de lait dur. Gouttes aux nez des virgules. Peut-être la splendeur frigorifiée de cette géographie neigeuse, phosphorescent panorama de terrasses crémeuses et de gradins d'acier trempé, semble me parler d'une sorte de Principe du Froid où, à force de secrets, frissons et soupirs explosent malgré tout. L'Inerte Flegme blanc cherche-t-il à suggérer le sentiment du suicide qui émane de chaque métamorphose (hier soir il pleuvait, il y a quelques pages de cela), de chaque fusion, de tous les carnages et des naissances, bagarres et transports de la nature ? ...
Loin des fleurs, p.32.
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