On vient de retrouver 185 bobines de l'Enfer, le film inachevé de Henri-Georges Clouzot avec Romy Schneider. et Serge Reggiani Un documentaire consacré au film, sort dans les salles cette semaine. Ressortie unanimement saluée avec raison par la Presse. Toutefois, cette même presse se souvient-elle qu'il y a 15 ans, en 1994, Marc-Édouard Nabe consacrait un article à ce film fascinant qu'il avait tenté en vain de faire sortir de l'oubli ? L'admiration profonde de Nabe pour Clouzot (qu'il n'hésitait pas à rapprocher de Dostoïevski) se traduisant dans deux textes que l'on retrouve dans Oui : Clouzot est un génie dans l'Imbécile de Paris en 1991 et cette Vérité sur l'Enfer paru dans Première en 1994 : article oublié sur un film oublié, qui mérite d'être exhumé tout autant que les images absolument sublimes de Romy Schneider dont il constituera pour longtemps encore le meilleur et le plus juste accompagnement.
LA VÉRITÉ SUR L'ENFEREn 1962, Henri-Georges Clouzot a le cafard. Il revient de Tahiti, cette île infernale qui se fait passer pour le Paradis. Il n'a pas réussi à noyer son chagrin dans le lagon. Sa femme Véra est morte. D'une crise cardiaque devant son lavabo, comme dans les Diaboliques. pauvre petit oiseau brésilien...
Pour sortir de l'enfer, Clouzot va entrer dans l'Enfer. Il veut appeler son film Le Fond de la nuit, tiré du psaume 129, mais bientôt l'Enfer s'impose.
Un film sur la jalousie pathologique, cette rongeuse de coeur. L'homme jaloux infernalement s'appellera Marcel (comme Proust) et tiendra un magasin de chaussures. En pleine crise, il s'enterrera vivant sous une pyramide de boîtes de chaussures. Non... Aubergiste, c'est mieux, il sera un aubergiste dans le Cantal, avec sa femme Odette (comme de Crécy) et leur petit enfant de trois ans et demi. Ils vivent tranquillement au bord du lac de Garabit. Ils tiennent le Viaduc Hotel... Clouzot voit bien tout ça: Marcel, Odette, les clients, les amis, le lac, le viaduc d'Eiffel, un ciel sans nuages. L'hotelier est heureux, puis, soudain, il a peur. Peur de quoi ? Que sa femme le trompe, avec des hommes, des femmes, des animaux, des arbres.
La jalousie ravage tout sur son passage. La jalousie, c'est Attila.
Clouzot travaille pendant plus d'un an auprès d'Inès, celle qui va devenir sa nouvelle femme. Il creuse l'Enfer pendant qu'elle nettoie ses pipes avec un instrument de chirurgien dentiste et de l'alcool à brûler.
Clouzot se documente, il lit des livres médicaux, interroge des malades, discute avec son psychiatre, le professeur Delay qui lui raconte l'histoire véridique d'un jaloux venu s'accuser à la police d'avoir tué sa femme infidèle : lorsque les policiers se rendirent chez lui, ils trouvèrent l'épouse en pleine forme qui faisait la vaisselle.
Dans l'Enfer, on ne saura pas si Marcel tue vraiment Odette. On les aura vus pourtant distinctement, l'un avec un rasoir à la main, l'autre ensanglantée. L'a-t-il rêvé ? La vie n'est-elle pas ce mauvais rêve éveillé dont on ne sait pas si la mort constitue le réveil rêvé ? Là est le suspense signé Clouzot. Pour une fois le film est policier d'une autre façon. Le jaloux enquête sur des crimes qui auraient pu avoir lieu. C'est le détective du conditionnel !
Marcel farfouille dans le flash-back pour trouver des raisons d'être jaloux. Une veillée de Noël passée à la moulinette de sa mémoire enjalousée n'est plus que du hachis de bonheur. L'arbre enguirlandé est plus triste à voir que le figuier sec auquel Judas se pendit.
Marcel tremble et délire. Il déforme la réalité, la vérité et la vie dans la foulée. Il ne voit plus ce qui se voit, il n'entend plus ce qui s'entend.
Clouzot a l'oreille absolue. Pour un musicien c'est un avantage considérable; pour un mélomane, c'est l'enfer. Il peut apprendre par coeur le Requiem de Verdi en trois jours, mais le moindre coup de marteau un peu fort le cloue sur place. Selon l'intensité de sa jalousie, le spectateur entendra la voix intérieure de Marcel sur plusieurs registres entremêlés. Tout ça sur fond de musique concrète particulièrement harmonisée à des effets optiques biscornus. Visuellement, le film ne sera pas moins angoissant. Des héros de Kafka projetés dans un décor de Vasarely. Comme le précédent Mystère Picasso et la Prisonnière suivante, l'Enfer sera un film sur la peinture. A chaque image-choc, on passe du noir et blanc de la vie "normale" aux couleurs kaleïdoscopiques de la "paranoïa". Une locomotive pousse un cri strident, et on voit Odette étranglée dans du papier-bonbon; on voit le visage de Marcel qui s'étire comme un paysage; on voit l'eau du lac devenir rouge-sang sous le coupp de la colère... Les gros plans seront lourds de conséquence sur le pauvre esprit du mari détraqué. Clouzot est capable de photographier un sac en crocodile jusqu'à ce qu'il se transforme en crocodile pour bouffer tout entière celle qui se risque à fouiller dedans.
En 1963, il achève son scénario. Il cherche encore les comédiens idéaux. Pour Marcel, Clouzot tâtonne. Raf Valone? Marcello Mastroianni ? Non. Serge Reggiani ! un Rital, mais sans accent. Sa vocation de chanteur lui viendra en enregistrant ses répliques sur pplusieurs octaves. Odette, Clouzot l'a trouvée: Romy Schneider ! Elle lui rappelle sa mère, Magda, en plus amoureuse. Romy est encore avec Alain Delon. C'est delonisée à l'extrême que Clouzot la veut, travaillée, torturée par la jalousie, alors que son personnage est censé en être la victime. Elle commence à montrer qu'elle souffre. Clouzot s'engouffre dans sa première faille de femme. Il en sortira quelques unes des plus belles images qui resteront d'elle.
Une roue de couleurs tourne lentement devant les projecteurs du studio de Boulogne. Etrange manège gélatineux. L'opérateur Armand Thirard s'en donne à coeur joie. Il enrobe Romy, il la déforme dans le sens de sa beauté. Bouleversante, elle apparaît en mariée, soulevant son voile de tulle. Elle caresse aussitôt un mobile en Plexiglas dont les mille et une rondelles frémissent de plaisir. Puis des lueurs orangées lèchent sa tête et ses mains entièrement glycérinées. Les cheveux tirés, elle ressemble à Véra à qui, de l'enfer, Clouzot redonne vie. La roue tourne, plus ou moins vite, comme le moteur d'un vibraphone, et ce sont de véritables sons de lumière qui font vibrer la sainte face de Romy aux anges.
Son visage est huileux et vert, il dégouline de sueur bleue. Romy bave en gros plan. Elle salive de la mousse de diamant. Sa bouche est un poisson qui s'asphyxie dès qu'on le sort de la volupté. Elle se pourlèche les lèvres, les dents, elle offre à l'objectif sa langue palpiteuse. Ensuite, elle fume. La fumée remplace la salive, elle s'échappe de sa bouche comme un nuage de sperme. Personne n'a jamais tiré sur une cigarette ainsi !
L'ex-Sissi sexy s'excite. Clouzot lui a mis un gros ressort extensible entre les mains, un de ces gadgets années 60 qui ornent les tables basses. Romy joue avec la chose, elle la détend, la retend, la laisse vivre sur son corps ondulant. Le ressort bande et débande et rebande, il se promène comme une bête virile et espiègle sur l'actrice en instance d'extase...
Clouzot filme une femme comme un volcanologue tourne autour d'un Vésuve de désir. Cet homme fixe l'orgasme comme personne : il donne à voir toutes les facettes du visage sacré de la femme qui jouit, mais qui jouit vraiment, pas celle qui fait semblant de "partir" dans le flou, celle qui atteint la cime glaciale du plaisir. Grâce à la grâce de Romy Schneider, la caméra d'Henri-Georges Clouzot éjacule, en une seconde, l'image unique de la jouissance féminine.
En 1964, trois quart d'heure des séquences hallucinatoires de l'Enfer sont en boîte. L'été arrive. En juin, Clouzot perd sa mère. Suzanne - qui appelait Georges, Henri - meurt. Inès le voit pleurer pour la première fois. Pleurer de rage aussi. Sa foi entretenue depuis quelque temps à coups de Pater Noster, en prend un coup.
En juillet, tout s'accélère. On tourne. L'équipe s'affaire autour du lac dantesque. Le soleil bout d'impatience. Le viaduc tremble. Il n'a jamais fait si chaud dans le Cantal... Clouzot a mis un chapeau. Il est en short. Il fronce les sourcils et se gratte les bras. C'est fou ce qu'il est poilu ! Romy est splendide, elle se balade en peignoir bleu. Elle apprend à plonger. On est le 7 juillet, Reggiani tourne une première scène où marcel casse un verre. Le soir, c'est lui qui se brise. Inexplicablement, Reggiani tombe malade. Quelle mouche infernale l'a piqué ? Va-t-il se remettre le lendemain ? Oui ? Non. Ça empire à l'hopital. L'acteur est injouable. Le film retient sa respiration. Clouzot fait semblant de ne pas être trop inquiet.: le lac artificiel doit être vidé dans les jours qui viennent. Clouzot veut absolument tourner la scène du ski nautique. Les arbres morts du fond risquent de remonter ! On fait quelques plans de Romy. Reggiani ne réapparaît toujours pas.. Personne ne sait ce qu'il a. Clouzot se ronge.
Une nuit, Clouzot, seul face au lac prend la décision de remplacer Reggiani. Il pense à Charles Denner, ce sera Jean-Louis Trintignant: Clouzot lui mime les crises de jalousie. Il s'énerve. Il se crispe, sue, tousse. Allez secouer Jean-Louis Trintignant ! Soudain, Clouzot grimace. Sa pipe tombe. Il porte sa serre d'aigle à son cœur de canari et s'effondre ! On allonge le metteur en scène. On lui file vite sa natirose. Il a mal. Sa poitrine brûle : on dirait que le soleil y est enfermé.
Les médecins l'envoient à Saint-Flour. C'est à cemoment-là que Reggiani, guéri, revient. Il tombe sur Trintignant. Ils se sentent doublement inutiles. Ça fait deux Marcel abandonnés au bord du lac. Romy sourit jaune. Clouzot est hospitalisé. Le décor est démonté. Le lac se vide enfin. Même l'EDF est triste. On arrête tout. Le film est fini. Tout le monde remonte à Paris. Que fêter ?
La vie redevient lente. Clouzot est toujours en danger. Chaque quart d'heure l'éloigne de la mort. L'infarctus aussi, c'est du suspense. Interdiction de fumer bien sûr, interdiction de travailler surtout. Toute émotion lui serait fatale. Il voudrait attaquer son Mandrake, sa Thérèse de Lisieux, mais le cœur n'y est plus, ou plutôt il y est trop. Pendant six mois, Henri-Georges Clouzot rumine comme un enfant mort-né. Il n'est pas superstitieux, mais il a bien senti l'aile du Mal, encore une fois le frôler. Quelque chose ne voulait pas que ce film se tourne. Quelque chose qui tourne aussi autour de lui depuis L'Assassin habite au 21. Clouzot est marqué. le mauvais œil l'a à l'œil.
Un an après, Clouzot a définitivement renoncé à L'Enfer. Il est là, prisonnier dans son appartement parisien. Un artiste condamné de 58 ans en 1965, qu'est-ce que c'est ? Il écoute de la musique et fait quelques photos de nu. Le soir, il lit beaucoup Simone Weil. Dans un de ses carnets la philosophe préchrétienne avait écrit: "Les âmes damnés sont au Paradis, mais, pour elles, le Paradis est enfer."
Première, mars 1994.
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