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Alain Zannini

Genre : Roman
Editeur : Éditions du Rocher
Date de parution : août 2002
Nombre de pages : 811
ISBN : 2-268-04420-3


Quatrième de couverture

En 2000, Marc-Édouard Nabe va mal. Il quitte tout et va se réfugier à Patmos, là où saint Jean a écrit l'Apocalypse. Sur cette île grecque, il lui arrive bien des aventures et mésaventures qui constituent la trame de ce vaste roman à la fois policier et mystique. Des personnages tels que Isidore, le pope kleptomane, Irini, la voyante aveugle, ou la secte chinoise de l'Agneau Immolé (sans oublier l'inspecteur Alain Zannini), entraînent le narrateur dans une épopée de la rédemption. Sur le nom, le père, le fils, la mémoire, les femmes, les amis, l'écriture a son mot à dire.
Le lecteur sera surpris de se retrouver avec Jésus-Christ parmi les prostituées d'un club parisien ou bien avec la Vierge Marie au milieu d'un hôpital pour enfants malades... Glissements, substitutions, dédoublements : tel est l'univers d'un auteur parvenu, enfin ! à maturité, et qui, après quatre tomes de journal intime consacré aux autres, s'est décidé, dans une sorte d'apothéose autobiographique, à se poser finalement la seule question moderne qui compte :
« Qui suis-je ? »


Extrait

Justement ! Le cimetière… En effet, je le trouvai sans difficulté. Je poussai la grille d’un vif orange antirouille. Un mouchoir de poche. C’est tout ce qu’ils avaient comme morts à Patmos ?
Les tombes orthodoxes sont charmantes : les Grecs jettent leurs couronnes de fleurs autour du cou des croix. Ça donne une certaine gaieté foraine à l’endroit désert. Les noms sont inscrits en toutes lettres bien visibles. J’étais en train de remarquer les dates très récentes des décès, quelques années à peine, lorsque mes lunettes rondes – ah, ces lunettes rondes qui n’étaient pas pour rien dans mes ennuis (à suivre dans une prochaine parenthèse) – focalisèrent sur un individu assis sur une tombe. Contre celle qui lui faisait face et à laquelle il semblait attablé, il était en train de casser un œuf dur !
Il finissait de le dépouiller de sa coquille quand il m’aperçut. Aussitôt, il laissa l’œuf en équilibre sur la dalle pour venir à moi, et je regrettai presque de ne pas pouvoir m’attarder sur ce spectacle si symbolique sur le plan métaphysique, « l’œuf de la mort » (ce qui aurait fait un excellent titre pour ce chapitre si je n’en avais pas déjà trouvé un autre), d’autant plus qu’au moment où j’écris cette phrase Vassili le facteur m’apporte une lettre de mon père, non pas toute en onomatopées (pour une fois) mais sous la forme d’une cassette où sont enregistrés des standards dont les titres enchaînés sont une véritables déclaration (When your lover has gone, I cried for you, Body and Soul, Baby won’t you please come home, Poor butterfly), comme si tout, et dans tous les temps, était fait pour ralentir ma rencontre avec ce flic.
L’homme était souriant : il se trouvait devant moi et, en me tendant la main, il se présente :
— Alain Zannini.
— Marc-Edouard Nabe.
— Enchanté.
— Moi de même.
Sa poignée de main me déplut. Elle était comme inexistante. Il vous donnait le fantôme de sa main. C’était un type qui n’avait pas d’âge, il n’était pas grand mais pas petit non plus, sans lunettes, sans barbe, sans rien de distinctif, avec certainement un beau « néant » écrit sur sa carte d’identité à l’endroit où on vous demande si vous avez un « signe particulier ». Ni brun, ni blond, ni beau, ni laid. « Monsieur Nini », avais-je envie de l’appeler tant il n’y avait rien à dire de lui.
— Je suis l’inspecteur chargé de l’affaire du monastère…, fit-il, presque timide.
— Je sais…, grommelai-je.
— Venez, asseyez-vous, racontez-moi, qui êtes-vous ?
Et je rejoignis Zannini sur sa tombe. Il ôta l’œuf de sa table de pierre et je m’assis à sa place. Je soupirai, las de devoir reraconter mon histoire, mais je m’exécutai tout de même avec une mauvaise grâce évidente, que ce policier ne semblait même pas remarquer. Il croquait dans son œuf en le salant de temps en temps avec une salière sortie de la poche de son imperméable. Après m’avoir écouté attentivement, il me proposa à brûle-pourpoint un verre de vin. Du vin, ici ? Mais oui ! Et il sortit, encore de son imper (décidément, il y en avait des choses dans son imperméable), deux verres à pied, un tire-bouchon et une bouteille de… bordeaux ! Comme je ne pouvais cacher mon étonnement, Zannini me dit, en la débouchonnant dans un « pop » sonore, qu’il se faisait livrer du vin de France parce qu’il était hors de question d’en boire du d’ici. C’est à cet instant, pas avant, que je remarquai qu’il parlait français mais avec un accent qui n’était pas grec. Tout en me servant un verre, il me raconte qu’il était grec d’origine italienne (d’où son nom comique) et qu’il avait passé toute son enfance en France. Ceci expliquait cela qui expliquait ceci. Nous trinquâmes. À mon « trésor » bien sûr ; et je commençai à me décontracter un tout petit peu en dégustant ce Château La Tonnelle 1990 très inattendu. C’était la première fois que je buvais une goutte d’alcool sur l’île. Zannini me proposa aussi un œuf, mais je n’avais pas encore retrouvé assez de bonne humeur pour avaler quoi que ce fût, fût-ce un œuf.

Chapitre « Le flic du temps », p.91-93
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